Il arrive parfois que les guerres s’achèvent sans vainqueur. Celle qui a opposé les États-Unis et l’Iran semble appartenir à cette catégorie.
Aucun drapeau n’a été planté sur les décombres de l’adversaire. Aucun régime n’a été renversé. Aucun objectif proclamé n’a été pleinement atteint. Pourtant, au milieu des communiqués triomphalistes et des déclarations de circonstance, une réalité demeure : le grand perdant de cette confrontation est le droit international lui-même.
Après des mois de bombardements, de blocus, de menaces nucléaires, d’assassinats ciblés et de démonstrations de force, Washington et Téhéran s’apprêtent à parapher un accord présenté comme historique.
Historique! Il l’est sans doute.
Non parce qu’il inaugurerait une ère nouvelle de paix, mais parce qu’il consacre officiellement une vérité que les puissances préfèrent habituellement dissimuler : dans les relations internationales, la force précède désormais le droit.
Les clauses qui filtrent des négociations ressemblent moins à un traité de paix qu’à un partage pragmatique des bénéfices d’une guerre devenue trop coûteuse pour tous. Les États-Unis obtiennent des garanties sur le programme nucléaire iranien. L’Iran récupère une partie de ses avoirs gelés, retrouve des marges de manœuvre pétrolières et voit reconnaître son rôle incontournable dans le détroit d’Ormuz.
Chacun repart avec quelque chose.
Chacun sauve la face.
Chacun revendique sa victoire.
Mais qui répondra des morts ?
Qui répondra des infrastructures détruites, des civils sacrifiés, des économies dévastées et des peuples transformés en variables d’ajustement géopolitique ?
Certainement pas les signataires.
À Washington, on expliquera que la fermeté a porté ses fruits. À Téhéran, on célébrera la résistance face à la première puissance militaire du monde. Les deux récits se nourriront mutuellement. Les deux seront incomplets. Les deux masqueront une évidence embarrassante. Aucun des protagonistes n’a obtenu ce qu’il promettait au début du conflit.
Les États-Unis n’ont ni désarmé l’Iran ni remodelé la région selon leurs intérêts. L’Iran, de son côté, n’a ni brisé l’architecture de puissance américaine ni mis fin aux pressions occidentales.
Les deux géants ont découvert les limites de leur propre puissance.
Reste le cas du droit international.
Lui, en revanche, a été définitivement enseveli sous les gravats des bombardements et des calculs stratégiques.
Car si les sanctions peuvent être suspendues après la guerre, si les blocus peuvent être levés après avoir affamé des populations, si les violations de souveraineté peuvent être effacées par une signature au bas d’un document, alors les principes invoqués depuis des décennies ne sont plus des règles universelles mais des instruments à usage variable.
Le message adressé au monde est limpide. La légalité importe moins que le rapport de force. Les traités comptent moins que les missiles. Les résolutions valent moins que les intérêts stratégiques.
L’accord qui se dessine n’est donc pas seulement un cessez-le-feu. Il constitue l’acte notarié d’un ordre international où les puissants détruisent d’abord et négocient ensuite.
La paix reviendra peut-être sur les routes maritimes du Golfe. Les pétroliers recommenceront à circuler. Les marchés se rassureront. Les chancelleries se féliciteront.
Mais sous les applaudissements diplomatiques demeurera une question dérangeante : si tout finit toujours par être négocié après la guerre, pourquoi le monde continue-t-il à prétendre que le droit existe encore avant elle ?
S. Méhallas
