Dans un entretien dense accordé à Beur FM, l’ancienne candidate à l’Élysée et présidente de l’association France-Algérie, Ségolène Royal, est revenue longuement sur l’état des relations entre Paris et Alger, entre reprise du dialogue diplomatique, tensions persistantes et enjeux mémoriels.
Elle décrit cette relation comme «inflammable», longtemps entravée par les crispations politiques et les blessures de l’histoire, relevant néanmoins un «frémissement» dans les échanges récents, notamment après le déplacement du ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin à Alger.
Mais elle refuse toute lecture euphorique : «Oui, on peut dire que ça s’améliore», admet-elle, tout en insistant sur la fragilité du processus. Pour elle, la relance du dialogue ne tient ni au hasard ni aux effets d’annonce, mais à une méthode différente : sortir d’une logique de pression et de conditionnalité.
Elle rapporte ainsi un échange avec le ministre de l’Intérieur français, Laurent Nuñez, auquel elle aurait conseillé une approche simple : se rendre en Algérie «sans conditions préalables», en respectant la souveraineté de l’interlocuteur. Une logique que, selon elle, le président de la République, Abdelmadjid Tebboune aurait lui-même validée en exprimant sa disponibilité à recevoir des ministres français dans un cadre apaisé.
Diplomatie, économie et retard français
Ségolène Royal évoque également ses échanges avec des responsables économiques algériens, qui insistent sur la nécessité de passer des intentions aux actes.
Elle raconte une scène qui l’a marquée : la présence en Algérie de délégations économiques venues de pays éloignés, comme la Thaïlande, pour la signature de partenariats concrets, pendant que la France tarde à concrétiser ses engagements.
Une inertie qu’elle juge préjudiciable. Autre exemple : les responsables économiques algériens attendraient depuis deux ans une visite du Medef. Pour elle, ce décalage est d’autant plus incompréhensible que les deux pays partagent des liens historiques, linguistiques et humains forts.
Diaspora et identité
Sur la question des binationaux et de la diaspora, Ségolène Royal réagit aux propos du président français Emmanuel Macron sur la double appartenance. Elle défend une vision inclusive de l’identité. On peut, selon elle, être pleinement français tout en conservant un lien profond avec l’Algérie ou d’autres pays.
Elle critique en parallèle certaines dérives du débat public, où l’immigration est régulièrement associée à la délinquance. Elle plaide pour une meilleure reconnaissance des réussites issues de ces populations, citant notamment la présence de milliers de médecins algériens en France, souvent invisibilisés dans le débat médiatique.
L’ancienne ministre insiste aussi sur le potentiel sous-exploité des relations humaines et économiques entre les deux rives de la Méditerranée. Selon elle, les restrictions de visas et les lenteurs administratives françaises poussent une partie de ces talents vers d’autres destinations, comme le Canada, au détriment des intérêts communs franco-algériens.
Vers des actes plus clairs
Sur la question mémorielle, Ségolène Royal adopte un ton ferme. Elle estime que la France doit franchir un pas symbolique clair dans la reconnaissance de la colonisation et de ses conséquences. Elle se prononce explicitement en faveur d’une demande de pardon, qu’elle considère comme un acte politique nécessaire, non comme une posture de contrition.
Elle évoque plusieurs dossiers sensibles : restitution d’archives, mémoire des essais nucléaires dans le Sahara, ou encore traces des violences de la guerre d’Algérie. Elle appelle à sortir des «demi-mots» pour ouvrir un véritable espace de réconciliation.
Le cas Christophe Gleizes
L’entretien aborde enfin le cas du journaliste français Christophe Gleizes. Ségolène Royal affirme l’avoir rencontré à plusieurs reprises lors de ses déplacements en Algérie, avec autorisation des autorités.
Elle plaide pour une approche discrète et refuse toute instrumentalisation politique du dossier. Selon elle, seule une grâce présidentielle pourrait permettre sa libération, sans faire de ce cas un objet de tension diplomatique. Elle insiste sur le fait que le journaliste lui-même ne souhaite pas être utilisé comme levier dans les relations franco-algériennes.
Entre diplomatie prudente, mémoire sensible et enjeux économiques, Ségolène Royal dresse ainsi le portrait d’une relation franco-algérienne en recomposition, encore instable mais porteuse, selon elle, de marges de progrès réelles si le dialogue est maintenu sans surenchère.
Assia M.
