Alger a rompu. Après des années d’une relation empoisonnée avec Abou Dhabi, la diplomatie des précautions s’efface devant celle des lignes rouges. Derrière cette rupture se joue pourtant davantage qu’une brouille entre deux capitales. Au même moment, des Su-30 algériens se posent au Niger. Deux événements, une seule phrase adressée au monde : l’Algérie ne regardera plus les autres organiser son voisinage stratégique à sa place.
Il était temps. Depuis des années, Alger et Abou Dhabi entretenaient cette variété supérieure de relations diplomatiques où l’on conserve les ambassadeurs essentiellement pour disposer de quelqu’un à convoquer.
On se saluait. On se recevait. On publiait des communiqués sur les «liens fraternels». Bref, tout allait parfaitement bien, à ceci près que presque tout allait mal.
Alger a rompu.
Le geste est considérable parce que le contentieux l’était devenu.
Dans la lecture algérienne, Abou Dhabi avait progressivement cessé d’être un partenaire turbulent pour devenir un acteur intervenant dans des espaces touchant directement aux intérêts vitaux du pays.
Le MAK constituait une ligne rouge.
Le rapprochement stratégique avec Rabat en constituait une autre.
L’installation du sioniste dans l’équation militaire maghrébine en ajoutait une troisième.
Puis vint le Sahel.
À force de lignes rouges, il fallait bien finir par sortir le crayon.
Alger l’a fait.
Mais réduire cette rupture à une addition de querelles serait manquer l’essentiel. Quelque chose a changé dans la tête de l’État algérien.
Pendant longtemps, l’Algérie observa les ambitions émiraties avec ce mélange de méfiance et de patience que les vieux pays réservent parfois aux puissances pressées.
Abou Dhabi, elle, avait découvert une merveilleuse invention, la géopolitique de la carte bancaire.
Un port ici. Un investissement là. Une coopération militaire ailleurs. Des réseaux, des alliances, des technologies, des partenaires. Du Golfe à la Corne de l’Afrique, de la Méditerranée au Sahel, le chéquier voyage beaucoup.
Il finit quelquefois par se prendre pour une boussole.
Le problème est qu’en descendant vers le Sahel, cette boussole est entrée dans une géographie où Alger ne se considère pas comme locataire.
Et c’est ici que surgissent quatre avions.
Quatre Su-30 algériens au Niger.
À première vue, aucun rapport avec la rupture diplomatique.
À première vue seulement.
Ces Sukhoïs racontent exactement la même histoire.
Durant six décennies, une constante presque sacrée gouvernait la pensée stratégique algérienne. L’ANP défend le territoire national et la puissance algérienne s’arrête à la frontière.
Doctrine noble.
La Libye en révéla cruellement la faiblesse.
L’Algérie n’entra pas dans la guerre libyenne.
La guerre libyenne, elle, entra dans l’espace stratégique algérien.
Armes, trafics, terrorisme, effondrement sahélien. La géographie venait d’administrer son cours magistral.
Quinze ans plus tard, les Sukhoïs de Niamey semblent en tirer la conclusion.
Désormais, défendre l’Algérie pourrait commencer avant l’Algérie.
Voilà le véritable séisme.
La rupture avec Abou Dhabi en devient presque la traduction diplomatique et Niamey la traduction militaire.
Aux puissances qui avancent leurs intérêts autour d’elle, Alger ne répond plus seulement par des protestations.
Elle occupe son espace.
Elle noue ses alliances.
Elle projette ses moyens.
Elle rappelle surtout une évidence que l’argent moderne oublie volontiers, toutes les puissances ne possèdent pas la même monnaie.
Les Émirats ont les fonds souverains.
L’Algérie possède 2,4 millions de kilomètres carrés, une armée considérable, une façade méditerranéenne, une profondeur sahélienne, des ressources énergétiques et 64 années d’une souveraineté dont elle demeure maladivement jalouse.
Chacun son capital.
Il ne s’agit donc pas de savoir qui est le plus riche.
Il s’agit de comprendre qui est chez lui.
Abou Dhabi pourra continuer à investir, intriguer, négocier, rayonner et jouer sa remarquable partie de puissance.
Mais Alger vient de retourner l’échiquier.
Et quatre Sukhoï posés à Niamey ont ajouté, dans cette langue que les chancelleries comprennent admirablement, la note de bas de page.
On peut arriver au Sahel avec un chéquier.
L’Algérie, elle, n’a pas besoin d’y arriver.
Elle y était déjà.
Par S. Méhalla
