La Turquie avance avec la certitude des pays qui ont compris que l’histoire ne récompense plus les timides. Elle ne demande plus la permission d’exister. Elle s’installe. Elle vend. Elle négocie. Elle menace parfois. Elle séduit souvent.
Elle parle à l’Otan le matin, à Moscou l’après-midi, aux Brics le soir, et à l’Afrique le lendemain. Ce n’est pas de la contradiction. C’est une doctrine. La doctrine des puissances qui ne veulent plus appartenir à personne.
Ankara a compris que le monde multipolaire n’est pas un salon de principes. C’est un marché brutal où chaque État vient avec ses armes, ses ports, ses drones, ses banques, ses récits et ses mémoires. La Turquie y arrive avec tout cela. Elle a des industriels, des séries télévisées, des mosquées, des avions, des entreprises de BTP, des drones, des diplomates pressés, un Président qui personnalise tout, et cette vieille mémoire impériale qui ne dit pas toujours son nom mais qui marche derrière chaque initiative.
Face à cette Turquie-là, l’Algérie ne peut ni détourner le regard ni se jeter dans les bras ouverts d’Ankara. Elle doit faire ce qu’elle sait faire quand elle est fidèle à elle-même. Calculer froidement. Coopérer sans s’abandonner. Prendre ce qui sert son économie, son industrie, sa sécurité, sa profondeur africaine. Refuser ce qui l’installe dans une orbite qui ne serait pas la sienne.
Car l’Algérie n’est pas un satellite. Ni de Paris hier, ni de Moscou aujourd’hui, ni d’Ankara demain. Elle peut avoir des partenaires, des alliés de circonstance, des convergences fortes, des accords profonds. Mais elle ne peut pas avoir de tuteur. Toute son histoire politique est bâtie sur ce refus. On peut critiquer ses lenteurs, ses prudences, ses silences, ses rigidités. Mais on ne peut pas lui enlever cela. L’Algérie a une allergie historique à la vassalité.
La Turquie veut construire autour d’elle une constellation. Elle y place l’Azerbaïdjan, le Qatar, la Somalie, un morceau de la Libye, certains États africains, des clients militaires, des partenaires turciques, des pays lassés des leçons occidentales. C’est son droit. C’est même son génie stratégique. Mais Alger n’a pas vocation à devenir une étoile dans le ciel d’un autre.
Le Sahel dira la vérité de cette relation. Là où Ankara voit des contrats, Alger voit des frontières. Là où Ankara vend des drones, Alger redoute les incendies qui remontent. Là où Ankara construit de l’influence, Alger cherche à empêcher le chaos.
La Turquie peut se retirer d’un théâtre quand le prix devient trop élevé. L’Algérie, elle, ne peut pas déménager sa géographie. Le Sahel n’est pas une option extérieure. C’est une profondeur sensible et nerveuse, une ligne de fièvre, une blessure possible.
Voilà pourquoi la relation algéro-turque doit être pensée avec intelligence. Elle peut être féconde. Elle peut apporter des investissements, de l’industrie, des échanges, de la technologie, un souffle nouveau dans une diplomatie algérienne trop longtemps enfermée dans ses habitudes. Elle peut aussi devenir ambiguë si Ankara cherche à transformer l’amitié en influence, et l’influence en alignement.
L’Algérie doit donc entrer dans ce partenariat avec une idée claire. La Turquie est utile. Elle n’est pas un horizon. Elle est un partenaire. Elle n’est pas un refuge. Elle est une puissance montante. Elle n’est pas une famille politique. Le monde multipolaire n’est pas une fraternité des indépendants. C’est une jungle avec plusieurs soleils. Chaque soleil attire et…chaque soleil brûle.
La grandeur d’Alger sera de parler avec Ankara sans parler comme Ankara. De travailler avec elle sans marcher derrière elle. De prendre sa place dans le Sud global sans se perdre dans les slogans. De regarder les Brics sans tourner le dos à l’Europe. De discuter avec Washington sans renier son autonomie. De coopérer avec la Turquie sans remettre les clés du Sahel à une puissance qui n’en partage ni les frontières ni les angoisses.
Dans ce siècle qui commence vraiment sous nos yeux, les pays faibles chercheront des protecteurs. Les pays pressés chercheront des parrains. Les pays lucides chercheront des marges. L’Algérie n’a pas besoin d’un maître.
Elle a besoin d’une stratégie neuve. Ankara peut y contribuer. Mais Alger doit rester Alger. C’est à ce prix seulement qu’une alliance devient une force, et non une dépendance maquillée en fraternité.
S. Méhalla
