Alors que les conflits se fragmentent et que les lignes de front se brouillent, un constat s’impose : jamais autant d’êtres humains n’ont vécu sous l’emprise directe ou disputée de groupes armés.
Par S. Méhalla
Selon les nouvelles données publiées par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), 204 millions de personnes résident aujourd’hui dans des territoires contrôlés ou contestés — 30 millions de plus qu’en 2021. Parmi elles, 74 millions vivent sous domination totale de groupes armés, tandis que 130 millions survivent dans des zones où plusieurs acteurs se disputent l’autorité.
Pour comprendre la profondeur de cette réalité, le CICR a cartographié, pour 2025, 383 groupes armés actifs dans plus de 60 pays. Un quart d’entre eux sont des parties à des conflits armés, donc tenus de respecter le droit international humanitaire. L’institution entretient des contacts avec près des trois quarts de ces groupes pour négocier l’accès humanitaire, un effort entravé par l’insécurité, les lois antiterroristes et la raréfaction des ressources.
Le constat dressé par les équipes du CICR sur le terrain — au Cameroun, en Irak et aux Philippines — est glaçant : vivre en zone contestée, c’est négocier sa survie chaque minute, dans un brouillard d’autorité et sous la menace de représailles. Un notable camerounais résume cette impasse : «Nous nous jetons dans la rivière pour fuir le feu», décrivant ces choix impossibles auxquels sont confrontés des millions de civils.
À ces risques permanents s’ajoute l’effondrement des services essentiels. Soins, éducation, documents officiels, mobilité : rien n’est garanti. Les habitants ne savent plus quel acteur — État ou groupe armé — détient réellement le pouvoir. Chaque démarche devient un combat, terrain fertile pour l’exploitation, la coercition et l’exclusion.
Les humanitaires, eux aussi, avancent sur un fil. Si de nombreux groupes armés se disent prêts à dialoguer, les obstacles demeurent énormes : zones trop dangereuses, autorisations refusées, blocages juridiques ou administratifs imposés par les États.
Comme le rappelle le CICR, la rivalité pour le contrôle territorial ne peut se traduire en rivalité pour échapper aux obligations humanitaires. Toute entité exerçant un contrôle, même fragmentaire, porte la responsabilité de protéger les populations. La guerre ne peut se mener sur le dos des civils.
Le CICR appelle ainsi toutes les parties aux conflits à respecter le droit international humanitaire, à protéger les civils et à garantir un accès humanitaire sûr et impartial. Alors que les zones contestées s’étendent et se durcissent, cet appel résonne comme un avertissement : ne pas voir ces 204 millions de vies, c’est déjà les abandonner.
S.M.
