Réduire la question sahraouie à une rivalité régionale relève d’une manipulation politique.
La récente déclaration de Steve Witkoff, envoyé spécial américain pour le Moyen-Orient, a mis en lumière « une initiative » pour le moins intrigante de la diplomatie américaine. Une démarche que l’ancien ministre et diplomate Abdelaziz Rahabi qualifie implicitement d’«activisme débordant», typique de l’ère Trump et de sa «diplomatie du Deal». En apparence, cette initiative se présente comme un effort de bons offices entre l’Algérie et le Maroc, mais dans la réalité, elle relève d’une vaste opération d’influence orchestrée par les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne au sein du Conseil de sécurité, transformé en instrument de validation de leurs propres positions sur le Sahara occidental.
Selon Rahabi, ces trois puissances ont présenté un texte qui ouvre la voie à une reconnaissance implicite de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, au nom d’une supposée normalisation entre Alger et Rabat. En d’autres termes, le conflit sahraoui est utilisé comme monnaie d’échange dans une équation diplomatique où les équilibres géopolitiques priment sur le droit international. Ce rapprochement artificiel entre la question sahraouie et les relations algéro-marocaines relève, selon lui, d’une logique néocoloniale. L’Algérie y est présentée, à tort, comme un acteur du conflit, alors qu’elle n’a aucun intérêt dans cette entreprise sinon celui de paraître réceptive à des pressions extérieures.
La tentation de la normalisation
Mais au-delà du dossier sahraoui, cette manœuvre s’inscrit dans une vision plus large, celle de la normalisation progressive entre certains pays arabes et l’entité sioniste. En cherchant à associer Alger à cette dynamique, Washington tente d’obtenir un double résultat : légitimer la position marocaine sur le Sahara occidental et encourager, à terme, une normalisation entre l’Algérie et l’occupant sioniste, sur le modèle des accords d’Abraham conclus en 2020. Une hypothèse à laquelle l’Algérie s’est toujours fermement opposée. Fidèle à sa position historique et à la doctrine de sa diplomatie, Alger rejette toute forme de normalisation avec l’entité sioniste tant que le peuple palestinien ne jouira pas de ses droits légitimes et inaliénables, notamment celui d’établir un État indépendant avec El-Qods pour capitale.
Paris, considéré comme l’architecte du «plan marocain d’autonomie», s’emploie désormais à le reformuler sur le modèle néo-calédonien, en cherchant à lui donner une façade «juridique» et «moderne». Londres, de son côté, semble renier son propre héritage diplomatique : longtemps défenseur du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le Royaume-Uni s’accommode désormais d’une lecture plus flexible de l’autodétermination, qu’il assimile à une large autonomie — une logique paradoxale lorsqu’on sait que Gibraltar reste inscrit depuis 1946 sur la liste onusienne des territoires non autonomes.
Une stratégie américaine d’influence
Pour Washington, explique l’ancien diplomate, il s’agit avant tout d’une stratégie d’influence. Les États-Unis veulent redéfinir le dossier du Sahara occidental comme un différend bilatéral entre Alger et Rabat, afin de légitimer l’occupation marocaine et de stabiliser un allié clé dans la région. Derrière cette posture se cache une volonté de contrer la progression russe et chinoise en Afrique, et d’asseoir une présence militaire et économique accrue au Sahel, devenu une zone d’instabilité où prolifèrent les menaces terroristes. Cette approche, centrée sur les intérêts sécuritaires et les alliances opportunistes, ignore totalement les principes du droit international et les résolutions onusiennes qui reconnaissent au peuple sahraoui son droit inaliénable à l’autodétermination.
Or, comme le souligne Rahabi, ce modèle diplomatique inspiré du Moyen-Orient, fondé sur les promesses financières, les équilibres précaires et les effets d’annonce, ne saurait résoudre les crises maghrébines. Le Sahara occidental n’est pas un simple levier géopolitique, mais une question de décolonisation inscrite à l’ordre du jour des Nations unies depuis 1963. Elle oppose le Maroc au Front Polisario, représentant légitime du peuple sahraoui, et non le Maroc à l’Algérie.
L’amalgame entretenu par certaines puissances, qui cherchent à impliquer Alger dans une cause qui n’est pas la sienne, occulte la véritable origine des tensions entre les deux voisins. La discorde algéro-marocaine ne découle pas du Sahara occidental, mais de différends territoriaux bien antérieurs, remontant à la guerre des sables de 1963, lorsque le Maroc revendiquait des territoires algériens à peine libérés du colonialisme français. Depuis, les relations entre Alger et Rabat sont restées fragiles, marquées par des phases de méfiance et de rupture, notamment depuis la fermeture des frontières terrestres en 1994.
Ainsi, réduire la question sahraouie à une rivalité régionale relève d’une manipulation politique. L’Algérie, fidèle à sa doctrine diplomatique, défend le principe du droit des peuples à l’autodétermination, sans être partie prenante du conflit. Seules des négociations directes, sincères et inconditionnelles entre le Maroc et le Front Polisario, sous l’égide des Nations unies, pourront aboutir à une solution juste, durable et conforme au droit international. Toute autre approche ne fera qu’alimenter l’instabilité et prolonger l’injustice faite au peuple sahraoui.
Assia M.
