La rencontre de concertation qui s’annonce constitue une étape cruciale. Elle devra définir les contours de ce nouvel environnement numérique et clarifier les priorités.
Une rencontre de concertation avec les créateurs de contenu et les acteurs intéressés par l’espace numérique est annoncée. Elle se veut un espace ouvert de dialogue, censé aboutir à l’élaboration d’une vision commune contribuant au développement du paysage numérique national. Cette initiative traduit une volonté politique claire : celle d’encadrer un secteur qui, jusqu’ici, évoluait dans une zone grise, entre liberté totale et absence de responsabilité. Mais une question s’impose : qui seront les créateurs réellement conviés à cette démarche, et sur quels critères seront-ils sélectionnés ?
Depuis plusieurs mois, les signaux envoyés par les autorités laissent entrevoir une régulation progressive de l’activité des influenceurs et des producteurs de contenu sur les réseaux sociaux. L’objectif premier est d’assujettir leurs revenus, souvent conséquents et générés par la publicité et la promotion, à l’impôt. Mais la démarche ne se limite pas au plan fiscal : il s’agit également de définir un cadre juridique qui clarifie les droits et obligations de ceux qui façonnent aujourd’hui une partie de l’opinion publique.
Cette orientation s’inscrit dans un contexte particulier. L’Algérie a été secouée par une série d’événements qui ont mis en lumière les dérives d’un secteur en plein essor. Le scandale ayant touché plus de soixante-dix étudiants, victimes d’une vaste escroquerie liée à de fausses promesses d’études à l’étranger, a profondément marqué les esprits. L’implication de certaines figures très suivies dans cette affaire a révélé l’ampleur des risques que peuvent générer des pratiques promotionnelles dépourvues de contrôle. Cet épisode a agi comme un électrochoc, accélérant la prise de conscience quant à la nécessité d’instaurer des règles précises.
La loi sur l’auto-entrepreneur comme tournant
C’est dans ce climat qu’a été adoptée la loi sur l’auto-entrepreneur, récemment promulguée par le président de la République et publiée au Journal officiel. Elle intègre l’activité des créateurs de contenu et des influenceurs dans la catégorie des services numériques, culturels, de communication et audiovisuels. Concrètement, cette nouvelle législation impose l’obtention d’un registre de commerce, d’une carte professionnelle et l’affiliation au régime fiscal national. Une manière de reconnaître officiellement le rôle économique croissant des influenceurs, tout en assainissant un domaine où circulent des sommes considérables en dehors de tout contrôle.
Au-delà de la question de l’impôt, se profile un enjeu plus sensible : celui du contenu. Des voix de plus en plus nombreuses réclament que les productions diffusées en ligne soient conformes aux valeurs sociales et culturelles du pays, et qu’elles contribuent à l’effort de développement national. Cette approche soulève toutefois des inquiétudes, car elle pourrait se transformer en un outil de censure et réduire les espaces de liberté d’expression que les réseaux sociaux ont ouverts, en rupture avec le carcan des médias traditionnels.
Quels créateurs pour quelle légitimité ?
La rencontre de concertation qui s’annonce constitue donc une étape cruciale. Elle devra définir les contours de ce nouvel environnement numérique et clarifier les priorités. Mais une interrogation demeure centrale : qui seront les créateurs invités à y participer ? Faudra-t-il convier tous les acteurs, y compris ceux dont le contenu repose principalement sur le divertissement ou la recherche du buzz, parfois au prix de la polémique ? Ou bien faudra-t-il privilégier ceux qui produisent des contenus objectifs, éducatifs, culturels, porteurs d’un message constructif et en phase avec l’intérêt général ?
Une sélection fondée uniquement sur la popularité pourrait reproduire les erreurs du passé, tandis qu’une approche exigeante, privilégiant la qualité et l’utilité sociale du contenu, permettrait de donner un signal fort : celui d’une régulation qui ne cherche pas à brider la créativité, mais à l’orienter vers des horizons constructifs.
En filigrane, c’est toute la question de l’équilibre entre liberté et responsabilité qui se pose. L’Algérie saura-t-elle bâtir un modèle où l’innovation numérique, la créativité et l’esprit critique trouvent leur place, tout en protégeant les citoyens contre les abus, les escroqueries et les contenus nuisibles ? Cette rencontre apportera peut-être un premier élément de réponse, mais elle ne suffira pas à elle seule à résoudre les tensions entre aspiration à la liberté et exigence de régulation.
Le défi est de taille : transformer l’univers numérique en un espace de confiance, capable de contribuer au développement économique et social, tout en demeurant un lieu d’expression et d’ouverture. La réussite de cette démarche dépendra autant de la clarté des règles établies que de la légitimité de ceux qui seront invités à co-construire ce nouvel écosystème.
Assia M.
