Alors que les sanctions internationales ont favorisé l’émergence d’un marché parallèle d’assurance pour les pétroliers russes ou iraniens, une question se pose : pourquoi des pays producteurs majeurs, comme l’Algérie, ne cherchent-ils pas à occuper ce créneau stratégique ?
La filiale d’assurance de Sonatrach, Compagnie algérienne d’assurance et de réassurance des hydrocarbures, possède pourtant une expertise dans le secteur énergétique. Mais pénétrer l’univers très fermé de l’assurance maritime mondiale relève d’un défi colossal.
Dans l’économie mondiale, le pétrole circule autant grâce aux tankers qu’à une architecture financière invisible : l’assurance maritime. Sans elle, aucun navire ne quitte un port. Les banques refusent de financer la cargaison, les affréteurs bloquent les contrats et les États retirent les certificats de navigabilité. Ce système est dominé par un oligopole puissant, l’International Group of P&I Clubs, un réseau de mutuelles maritimes historiquement adossé au marché de Lloyd’s of London.
Dans ce contexte, la question de l’émergence d’alternatives se pose avec acuité. Les sanctions contre la Russie et l’Iran ont démontré qu’un pays peut voir ses exportations énergétiques fragilisées non pas par la force militaire, mais par le retrait de l’assurance occidentale. Pour contourner cette contrainte, Moscou et Pékin ont commencé à développer leurs propres dispositifs d’assurance et de réassurance.
L’Algérie, grand exportateur d’hydrocarbures, dispose, elle aussi,d’un outil spécialisé : Cash Assurances. Créée pour couvrir les risques industriels du secteur énergétique, la compagnie possède une expertise solide dans l’assurance des infrastructures pétrolières et gazières. Pourtant, elle reste absente du marché de l’assurance maritime internationale.
La raison principale tient à la structure même de ce secteur. Assurer un pétrolier ne consiste pas simplement à couvrir un navire, il faut être capable de garantir des sinistres potentiellement colossaux. Une collision ou une marée noire peut coûter plusieurs milliards de dollars. Pour absorber ces risques, les assureurs s’appuient sur un réseau mondial de réassureurs capables de mutualiser les pertes à l’échelle de milliers de navires.
Or ce système de réassurance est lui-même dominé par quelques géants occidentaux comme Munich Re ou Swiss Re. Sans leur soutien, un nouvel entrant aurait du mal à offrir des garanties crédibles aux armateurs, aux ports et aux banques. Autrement dit, l’assurance maritime repose sur une chaîne de confiance financière construite depuis plus d’un siècle.
À cela s’ajoute la question de la masse critique. Les P&I Clubs assurent des flottes entières et répartissent les risques sur des dizaines de milliers de navires. Une compagnie isolée, couvrant seulement quelques cargaisons, serait exposée à des pertes disproportionnées en cas d’accident majeur.
Pour autant, les mutations actuelles du commerce énergétique ouvrent une brèche. L’apparition d’une «shadow fleet» transportant du pétrole sous sanctions, l’émergence d’assureurs asiatiques et la fragmentation du système maritime mondial montrent que le monopole de Londres n’est plus absolu. Dans ce nouveau paysage, certains pays producteurs pourraient être tentés de bâtir leurs propres instruments d’assurance afin de sécuriser leurs exportations et renforcer leur souveraineté économique.
Pour l’Algérie, la question dépasse le simple domaine financier. Elle touche à la maîtrise stratégique des flux énergétiques et à la capacité de s’affranchir, au moins partiellement, d’infrastructures financières dominées par l’Occident. Cash possède déjà une base technique solide dans le secteur des hydrocarbures. Mais franchir le pas vers l’assurance maritime internationale supposerait un saut d’échelle considérable : capitaux plus importants, partenariats de réassurance et reconnaissance par les grands acteurs du transport maritime.
Autrement dit, pénétrer ce marché ne relève pas seulement de la technique assurantielle. C’est une décision stratégique qui touche au cœur de l’économie mondiale, là où la finance, l’énergie et la géopolitique se rencontrent.
Pour qu’un acteur comme Cash entre sur ce marché, il faudrait, des capitaux massifs, un soutien politique de l’État et des alliances internationales solides.
Ce serait un projet géo-économique stratégique pour l’Algérie. Et ce n’est pas impossible pour un pays continent comme l’Algérie.
S. M.
