Par R. Malek
Le mois de juin 2025 restera gravé comme l’un des plus meurtriers de la décennie dans le Sahel. Des attaques coordonnées, des massacres de civils et des revers militaires cuisants ont illustré l’impuissance croissante des États sahéliens à endiguer la menace djihadiste. À la tête de cette déroute, les régimes militaires du Mali, du Niger et du Burkina Faso, réunis dans l’Alliance des États du Sahel (AES), peinent à convaincre, sur le terrain comme sur la scène diplomatique.
Une vague d’attaques sans précédent
Entre le 1er et le 30 juin 2025, plus de 400 personnes ont trouvé la mort dans des attaques djihadistes revendiquées ou attribuées aux groupes affiliés à Al-Qaïda (JNIM) et à l’État islamique (EIGS).
À Bani Bangou (Niger), le 20 juin, 71 soldats ont été massacrés par l’EIGS dans une embuscade bien préparée.
Le lendemain, le massacre de Manda fait 70 morts civils dans la même région, dans une attaque de représailles.
Au Mali, les bases militaires de Boulkessi et de Tessit ont été attaquées avec violence, entraînant la mort de dizaines de soldats, la perte d’équipements et le repli des unités.
Au Burkina Faso, des localités entières sont tombées aux mains des djihadistes dans le Nord et l’Est du pays.
Ces offensives ne sont ni isolées ni spontanées : elles témoignent d’une stratégie cohérente, transfrontalière, et de plus en plus sophistiquée des groupes terroristes, qui profitent du vide sécuritaire laissé par des États affaiblis et mal coordonnés.
AES : un mirage sécuritaire
Créée en réaction aux critiques occidentales et à l’échec du G5 Sahel, l’Alliance des États du Sahel (AES) était censée incarner une rupture stratégique. Trois régimes militaires, issus de coups d’État successifs, s’étaient unis pour «reprendre le contrôle de leur souveraineté».
Mais trois ans après ces renversements, le bilan sécuritaire est catastrophique.
Une force conjointe annoncée, faiblement opérationnelle
Annoncée début 2024, la force conjointe AES de 5 000 hommes n’a toujours pas montré de résultats tangibles. Aucune grande opération coordonnée n’a été recensée, et les frontières communes restent poreuses.
Coopérations extérieures déséquilibrées
La dépendance croissante de ces régimes vis-à-vis de partenaires comme la Russie (via Wagner ou Africa Corps), la Turquie ou les Émirats arabes unis, s’est traduite par une militarisation sans contrôle démocratique, ni efficacité prouvée.
Les armées dirigées par les juntes concentrent leurs efforts sur le contrôle des populations, la répression des voix critiques et l’encadrement des médias. Pendant ce temps, les groupes djihadistes, eux, occupent des pans entiers du territoire et administrent de facto certaines zones rurales.
Rupture avec les cadres régionaux éprouvés
Dans leur quête d’autonomie sécuritaire, les régimes militaires de l’AES ont tourné le dos à des mécanismes régionaux structurants, notamment au Comité d’état-major opérationnel conjoint (CEMOC) basé à Tamanrasset. Ce cadre, piloté par l’Algérie, avait pourtant démontré sa pertinence dans le partage du renseignement, la coordination stratégique et l’anticipation des menaces transfrontalières.
En marginalisant ce dispositif, ces États se sont privés d’une expertise éprouvée, au profit d’approches improvisées, souvent dictées par l’urgence politique plus que par une vision claire de la lutte antiterroriste.
L’échec du «modèle militaire» face à une menace asymétrique
Les juntes au pouvoir ont toutes justifié leur coup d’État par l’urgence sécuritaire. Trois ans plus tard, la situation est pire. La gouvernance militaire s’est révélée incapable de bâtir une doctrine antiterroriste cohérente, de mobiliser la société, ou d’unifier les forces armées dans une stratégie régionale efficace.
Pendant ce temps, les djihadistes recrutent, circulent, frappent et tiennent. Ils profitent d’un terrain déserté par l’État, gangréné par la corruption, miné par les divisions ethniques et vidé de tout projet politique mobilisateur.
La désintégration de l’architecture sécuritaire sahélienne se confirme mois après mois. Le G5 Sahel est moribond. La CEDEAO tente de se réorganiser. L’Union africaine reste silencieuse. Et l’AES, censée incarner une réponse souveraine et endogène, s’enlise dans l’improvisation.
Ce vide de leadership profite directement aux groupes terroristes, qui deviennent les seuls acteurs cohérents et présents dans certaines zones rurales.
Le Sahel n’a pas besoin de slogans ou de colonnes blindées sans vision. Il a besoin d’un sursaut stratégique, d’un retour au politique, et d’un vrai projet de paix, où les États reprennent le contrôle de leurs territoires, non pas par la force brute, mais par la stratégie, l’unité et la légitimité..
R.M.
