Dans un monde en recomposition géopolitique rapide, l’Afrique, et plus particulièrement le Sahel, s’impose comme un théâtre d’influence majeur.
Synthèse Samir MÉHALLA
Le numéro 883 de Challenges (10 juillet 2025) revient sur un tournant stratégique : la réorganisation de la présence militaire russe sur le continent, marquée par la fin du groupe Wagner et l’officialisation d’un nouveau dispositif, l’Africa Corps, rattaché désormais au ministère russe de la Défense.
L’Africa Corps : la Russie change de visage au Sahel
La disparition brutale d’Evgueni Prigojine en 2023 et l’affaiblissement progressif de Wagner ont ouvert la voie à une refonte de la stratégie russe en Afrique. Moscou a compris que pour pérenniser son influence, il ne suffisait plus d’opérer dans l’ombre. Avec l’Africa Corps, le Kremlin fait désormais le pari de la légitimité étatique et militaire assumée.
Ce corps expéditionnaire a pour mission de former les armées locales, de protéger les régimes alliés, et de sécuriser les intérêts stratégiques russes (mines, infrastructures, axes logistiques).
Selon les données relayées par Challenges, cette nouvelle force serait déjà active dans plusieurs pays clés du Sahel : Mali, Burkina Faso, Centrafrique, et plus récemment au Niger, où des unités sont signalées dans les zones frontalières.
Ce repositionnement vise à offrir à la Russie un statut d’acteur incontournable dans la région, en se substituant partiellement aux anciennes puissances occidentales, notamment la France, dont l’influence militaire s’est réduite drastiquement après le retrait de Barkhane.
De Wagner à l’État-major : une continuité dans les méthodes
Si le nom change, les méthodes, elles, restent parfois identiques. L’Africa Corps reprend les réseaux, les bases logistiques, et certaines structures de commandement de Wagner. À la différence que désormais, tout est placé sous la supervision du ministère russe de la Défense, ce qui permet à Moscou d’assurer un contrôle plus direct, de structurer ses partenariats avec les États africains, et de donner un vernis institutionnel à ses opérations.
Cela permet aussi à la Russie de peser sur le long terme : non plus seulement comme un fournisseur de sécurité ponctuel, mais comme un partenaire stratégique stable, dans un contexte d’instabilité chronique au Sahel.
La montée en puissance du dispositif russe au Sahel doit être analysée dans le contexte plus large d’un retrait occidental progressif, doublé d’un vide sécuritaire que ni l’ONU ni les armées nationales n’arrivent à combler durablement.
La Russie entend jouer un rôle de faiseur de stabilité, en misant sur des régimes militaires en quête de reconnaissance, d’armement, et de soutien diplomatique. Pour certains gouvernements sahéliens, Moscou devient un substitut commode aux anciennes puissances coloniales, avec l’avantage d’un discours non interventionniste sur les questions politiques internes.
En parallèle, la Russie renforce aussi sa présence médiatique et culturelle via des instruments comme RT Africa, et multiplie les accords bilatéraux dans les domaines miniers, énergétiques et logistiques.
Défis et risques
Toutefois, cette stratégie n’est pas sans risques. L’Africa Corps évolue dans des zones hautement instables, marquées par la présence de groupes jihadistes, par des conflits interethniques, et par une défiance croissante des populations envers les armées étrangères.
De plus, la centralisation de l’action militaire russe ne garantit pas pour autant une meilleure efficacité : l’héritage de Wagner, entaché de violations des droits humains, pourrait ternir l’image du nouveau dispositif.
Cette militarisation accrue du lien entre la Russie et l’Afrique peut nourrir une polarisation géopolitique encore plus forte, dans un contexte où la Chine et la Turquie développent elles aussi des stratégies d’influence à visée économique ou sécuritaire.
Vers un axe Moscou-Sahel durable ?
La Russie, en réorganisant sa présence militaire via l’Africa Corps, ambitionne clairement de s’imposer comme le nouveau garant de la sécurité au Sahel. Ce changement de stratégie, moins clandestin et plus institutionnalisé, marque un tournant dans les relations entre Moscou et l’Afrique.
Dans un contexte d’effritement de la présence occidentale, de défiance populaire envers les anciennes puissances coloniales, et de montée des périls sécuritaires, le Kremlin veut jouer une carte durable. Reste à savoir si ce pari militaire pourra réellement se transformer en partenariat stratégique équilibré, sans devenir une nouvelle forme de dépendance.
S.M.