Révélée par Disclose, l’opération Sirli apparaît comme l’un des scandales militaires les plus graves de la Ve République française : sous couvert de lutte antiterroriste, la France a fourni à l’armée égyptienne un dispositif de renseignement aérien qui a servi non pas à neutraliser des djihadistes, mais à cibler et tuer des civils suspectés de contrebande dans l’ouest désertique du pays.
Par Rédaction de Crésus
Des centaines de documents «confidentiel-défense», révélés par le média d’investigation, montrent que l’Élysée, le ministère français des Armées et la DRM ont été informés très tôt que l’opération était détournée de son objectif initial, sans jamais l’interrompre.
L’opération naît le 25 juillet 2015, lorsque Jean-Yves Le Drian se rend au Caire dans un contexte d’intense rapprochement militaire : l’Égypte venait d’acheter 24 Rafale, deux frégates Fremm et d’autres équipements pour 5,6 milliards d’euros. Ce partenariat stratégique ouvre la voie à une mission conjointe secrète, Sirli, censée sécuriser 1 200 km de frontière avec la Libye, officiellement menacée par des infiltrations terroristes. Début 2016, une équipe française composée de quatre militaires et six anciens soldats est déployée à Marsa Matruh avec un avion léger de surveillance Merlin III.
Dans les faits, montre Disclose, les Français comprennent rapidement que l’armée égyptienne ne les sollicite pas pour des cibles terroristes, mais pour des pick-up de contrebandiers, souvent conduits par de jeunes civils locaux cherchant à survivre dans une région où près de 50% de la population vit sous le seuil de la pauvreté. Les notes «confidentiel-défense» de la DRM expriment des doutes dès avril 2016, puis des alertes répétées : «Les Égyptiens veulent mener des actions directes contre les trafiquants», «aucun élément n’a permis d’aborder la problématique terroriste», ou encore «la priorité de la mission va à la satisfaction du besoin du partenaire». Les comptes rendus internes confirment que les zones réellement menacées par le terrorisme (Sinaï et frontière libyenne) étaient interdites de survol aux Français, rendant impossible la lutte antiterroriste annoncée.
L’un des épisodes les plus accablants survient le 21 septembre 2016 : après qu’un convoi suspect a été signalé par l’équipage français, un Cessna 208 égyptien intervient et détruit un véhicule, tuant ses occupants. Le lendemain, un rapport interne conclusif parle d’«utilisation répressive des informations» et confirme que l’aviation égyptienne a mené une frappe létale sur la base du renseignement fourni par Sirli. D’autres notes montrent que cette «boucle courte» fut voulue par Le Caire pour maximiser la létalité, tandis que Paris a persisté dans sa coopération malgré le constat qu’«il n’y a que des civils qui sont tués».
Les révélations de Disclose mettent donc en lumière un engrenage : une opération clandestine, un cadre juridique jamais signé, une complicité de fait dans des exécutions extrajudiciaires, et un silence politique maintenu jusqu’à Emmanuel Macron. Officiellement conduite au nom de la lutte antiterroriste, Sirli a servi de couverture à une chasse aux pauvres, dans une zone économiquement sinistrée où le trafic de cigarettes ou de carburant constitue parfois l’unique moyen de survie. Les dossiers divulgués prouvent qu’à Paris, l’exécutif a su, a été averti… et n’a pas stoppé.
L’affaire Sirli révèle ainsi non seulement les dérives d’une coopération militaire opaque, mais aussi les limites morales d’un partenariat dicté par les intérêts stratégiques et commerciaux. Derrière la façade diplomatique, c’est une vérité brutale que révèle Disclose : la France, puissance militaire et membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, a fourni les yeux, les oreilles – et de facto le feu vert – à un régime qui a frappé des civils au nom d’une fausse lutte antiterroriste. Une complicité d’État qui pose, encore aujourd’hui, une question centrale : jusqu’où Paris est-il prêt à fermer les yeux pour préserver ses contrats et ses alliances ?
R.C.
