Selon des juristes et militants des droits humains, les autorités auraient bafoué plusieurs principes fondamentaux du droit à un procès équitable.
Des voix s’élèvent au Maroc pour dénoncer les conditions d’arrestation et de jugement des manifestants du mouvement « Génération Z 212 ». Selon des juristes et militants des droits humains, les autorités auraient bafoué plusieurs principes fondamentaux du droit à un procès équitable, transformant ce qui devait être une expression de mécontentement social en une affaire éminemment politique.
Réunis vendredi au siège de l’Association marocaine des droits humains (AMDH) à Rabat, les défenseurs des libertés publiques ont dressé un constat sévère. Ils affirment que les arrestations opérées à la suite des manifestations des 27 et 28 septembre derniers ont été «arbitraires» et «massives». Dans plusieurs villes, des personnes qui ne participaient pas aux rassemblements auraient été interpellées «alors qu’elles se trouvaient simplement dans des cafés proches des lieux de protestation», dénonce l’AMDH.
Des procès expéditifs et des peines lourdes
Les militants assurent également que les procès qui ont suivi se sont déroulés dans la précipitation. «Les audiences ont été rapides et de nombreux détenus ont été forcés de signer leurs procès-verbaux sous la pression et la menace», rapporte Khadija Ryadi, figure emblématique du mouvement des droits humains au Maroc. Selon elle, «les peines prononcées ont été particulièrement lourdes, atteignant jusqu’à quinze ans de prison ferme dans certains cas». Né dans la discrétion, le mouvement « Génération Z 212» avait appelé à des manifestations pour réclamer la lutte contre la corruption et dénoncer la dégradation des services publics, notamment dans les secteurs de la santé et de l’éducation. Ses initiateurs reprochent également au gouvernement d’investir massivement dans les infrastructures sportives alors que le pays se prépare à accueillir la Coupe d’Afrique des Nations en 2026, puis la Coupe du monde de football, coorganisée avec l’Espagne et le Portugal. Si les premières marches ont été pacifiques, la situation a rapidement dégénéré. Les forces de l’ordre ont dispersé les rassemblements, interdisant les attroupements et procédant à de nombreuses arrestations. Dans certaines régions, les tensions ont tourné à l’émeute : des scènes de pillage et de saccage ont été signalées, faisant trois morts et plusieurs dizaines de blessés, parmi les manifestants comme parmi les agents de sécurité.
Les autorités affirment que les trois personnes décédées tentaient de pénétrer dans un commissariat à Lqliâa, près d’Agadir, dans le but de s’emparer d’armes à feu. Mais cette version officielle est contestée par les défenseurs des droits humains. « Les blessures relevées sur les corps des victimes se situaient dans le dos, ce qui prouve qu’elles fuyaient plutôt qu’elles n’attaquaient», souligne Khadija Ryadi.
L’AMDH ouvre une enquête indépendante
L’AMDH a annoncé l’ouverture d’une enquête interne et la mise en place d’une commission de suivi chargée d’évaluer les circonstances exactes de ces violences. Selon les chiffres communiqués par l’organisation, 2 068 personnes ont été interpellées à travers le pays, dont 233 ont déjà été condamnées à des peines allant jusqu’à 15 ans d’emprisonnement. Pour les militants, ces condamnations traduisent une volonté des autorités de dissuader toute contestation future.
Ils appellent à la libération immédiate des détenus et à l’ouverture d’un dialogue national sur les libertés publiques et la gestion des mouvements sociaux. «Ce qui se joue ici dépasse le simple cadre judiciaire, prévient un membre de l’AMDH. C’est la question même du droit à l’expression pacifique qui est en cause.»
A.M.
