À l’occasion de la 60ᵉ session du Conseil des droits de l’homme, la République démocratique du Congo a choisi Genève, capitale diplomatique des droits humains, pour dévoiler un dispositif sans précédent et porter une demande solennelle : réparer enfin les victimes de trente années de guerres, et obtenir de la communauté internationale la reconnaissance du génocide perpétré sur son sol.
Patrick FATA, DG du FONAREV –FONAREV-
Depuis 2022, le Fonds national de réparation des victimes de violences sexuelles liées aux conflits (FONAREV) est devenu le symbole d’un changement de paradigme. Contrairement aux programmes d’aide souvent dépendants de bailleurs extérieurs, ce fonds public repose sur des financements autonomes : redevances minières, taxe carbone et contributions d’assurance. «Le législateur a assuré des ressources stables. C’est une première, et cela garantit la pérennité de notre action», souligne Patrick Fata, directeur général du FONAREV, au cours d’une conférence de presse organisée par l’Association des Correspondants Accrédités auprès de l’ONU (ACANU) au Palais des Nations, à Genève.
Les promesses ne restent pas théoriques : déjà plus de 400 000 victimes ont été pré-identifiées, des cliniques mobiles se déploient en Ituri et dans la Tshopo, et les premières indemnisations financières sont versées aux bénéficiaires disposant de jugements définitifs. «Après des décennies de silence et d’abandon, les victimes sentent qu’elles comptent enfin», insiste Fata, qui voit dans cette initiative l’un des piliers de la justice transitionnelle congolaise.
Justice transitionnelle et reconnaissance du génocide

François KAKESE KIMAZA, coordonnateur exécutif de la CIA-VAR- FONAREV –
Aux côtés du directeur du FONAREV, François Kakese Simasa, de la Commission interinstitutionnelle d’aide aux victimes (CIA-VAR), n’hésite pas à élargir le plaidoyer. Il réclame ni plus ni moins que la reconnaissance internationale du génocide commis en RDC, «un génocide dont le moteur n’est pas idéologique, mais économique, lié à l’exploitation des richesses du pays».
Il rappelle des chiffres vertigineux : entre 10 et 12 millions de morts, des communautés entières décimées et des crimes documentés depuis trois décennies par chercheurs et juristes. Pour Kakese, il est urgent de briser le silence diplomatique : «Tout le monde reconnaît l’intention génocidaire. Pourtant, cette tragédie se déroule dans une indifférence assourdissante.»
L’alerte du Haut-Commissaire aux droits de l’homme
La gravité de la situation a été confirmée par le Haut-Commissaire Volker Türk, lors de son allocution devant le Conseil des droits de l’homme. «Peu d’endroits au monde sont confrontés à une crise aussi urgente que la République démocratique du Congo», a-t-il relevé dans son rapport oral.
La mission d’établissement des faits, mandatée en février dernier, a conclu que toutes les parties – M23 soutenu par les Forces de défense du Rwanda, armée congolaise, milices locales – se sont rendues coupables de crimes de guerre et violations massives des droits humains. Exécutions sommaires, enrôlement d’enfants, détentions arbitraires, viols systématiques : la litanie des exactions est glaçante. Un massacre au Rutshuru en juillet, où plusieurs centaines de civils ont été tués, est désormais considéré comme l’un des épisodes les plus meurtriers depuis la résurgence du M23 en 2022.
Les violences sexuelles, qualifiées par Türk d’«arme de guerre persistante», continuent à frapper femmes, enfants et parfois hommes, laissant des cicatrices physiques, psychologiques et sociales irréversibles. «Cette question exige une attention immédiate de la communauté internationale», a martelé le Haut-Commissaire.
Une responsabilité partagée
Si le rapport dénonce les atrocités commises par le M23 et ses soutiens, il met également en cause les forces armées congolaises et les milices Wazalendo, accusées d’exécutions sommaires, de torture et d’enrôlement d’enfants. Türk appelle donc à une responsabilité partagée : «Le Rwanda doit cesser tout appui au M23 et retirer ses troupes. La RDC doit s’assurer que ses forces respectent le droit international.»
Mémoire, justice et dignité
En choisissant Genève pour ce double plaidoyer – l’affirmation d’une justice nationale par la réparation et l’exigence d’une reconnaissance internationale des crimes –, Kinshasa envoie un message clair : la RDC veut assumer sa part de responsabilité tout en réclamant vérité et justice au niveau mondial. «Ce modèle de réparation donne un véritable espoir aux victimes», conclut Patrick Fata, sûr que Genève restera le haut lieu où mémoire et innovation institutionnelle peuvent se rejoindre. Pour les millions de Congolais marqués par la guerre, il ne s’agit pas seulement de soutien financier, mais de dignité retrouvée.
S. MÉHALLA
