Entre mémoire nationale et relecture critique du passé colonial, l’historien et politologue français interroge les zones d’ombre de l’histoire française en Algérie et la manière dont elles sont encore débattues aujourd’hui.
L’historien et politologue Olivier Le Cour Grandmaison, qui consacre son dernier ouvrage aux massacres perpétrés par l’armée coloniale en Algérie, a donné, hier, un entretien à la chaîne de télévision France 24. Il y dénonce le scandale lié aux non-dits de la colonisation et à ses conséquences tragiques sur la population algérienne, qu’il considère comme le signe du «triomphe des préjugés de la mythologie nationale républicaine sur la vérité historique».
Une remise en cause du «roman national»
La France a-t-elle commis, lors de sa conquête coloniale aux XIXe et XXe siècles, des massacres de civils comparables à celui d’Oradour-sur-Glane, symbole de la barbarie nazie ?
À cette question, Olivier Le Cour Grandmaison répond dans son ouvrage «Oradour coloniaux français. Contre le roman national», en expliquant comment le
«roman national», ce récit réputé glorieux de l’histoire de France, a permis de dissimuler et de nier
«l’extrême brutalité de la colonisation française».
Selon lui, il «s’agit de rétablir des vérités historiques établies depuis longtemps». Il rappelle que la référence à Oradour apparaît très tôt après la Seconde Guerre mondiale, notamment lors de l’intervention, en décembre 1945, d’un député du Parti communiste algérien à l’Assemblée nationale constituante.
Les massacres du 8mai 1945
Il évoque ensuite les massacres commis en Algérie à partir du 8 mai 1945, qu’il compare à ceux des nazis pendant la Seconde Guerre mondiale.
«Des civils ont été massacrés par l’armée française et par des milices coloniales, et des cadavres ont parfois été brûlés dans des fours à chaux pour les faire disparaître. Ces techniques de terreur et de massacre n’ont pas grand-chose à envier à celles employées par la division Das Reich à Oradour-sur-Glane», précise-t-il.
Il cite également la conquête de l’Algérie par le général Bugeaud et les ordres donnés à ses officiers : «Si ces gredins (les indigènes) se retirent dans leurs cavernes, fumez-les comme des renards.» Cet ordre aurait été appliqué notamment par le général Pélissier, qui aurait procédé à une enfumade ayant entraîné la mort d’environ 1 000 personnes, des hommes, des femmes, des enfants et des vieillards désarmés. Selon lui, il s’agit là encore de massacres pouvant être comparés à celui d’Oradour.
Il rappelle également que durant la guerre d’Algérie, certains résistants ont parlé de la «Gestapo d’Algérie» pour dénoncer les méthodes de torture de l’armée française.
Camps de regroupement et politique coloniale
L’historien souligne que, selon lui, le débat n’oppose pas deux interprétations de l’histoire, mais «ceux qui sont attachés à l’établissement de connaissances et de la vérité» et «ceux qui défendent un roman national». Il estime que cette mythologie impériale et républicaine minimise ou nie les crimes commis, ce qui constitue une forme de falsification historique.
Il affirme également que les forces armées françaises, sous l’autorité du pouvoir politique, ont déporté environ deux millions et demi de civils algériens dans des camps de regroupement, afin de vider certaines régions de leur population et d’empêcher le soutien au FLN.
Selon lui, ces pratiques, à savoir torture, disparition forcée, déplacements massifs de population, peuvent relever de la qualification de crimes contre l’humanité, tels que définis par le droit pénal français, dès lors qu’ils sont motivés par des considérations ethniques, raciales ou politiques, et qu’ils s’inscrivent dans un plan organisé.
Une lecture juridique et politique des crimes coloniaux
En réponse aux déclarations d’Emmanuel Macron en 2017, évoquant des crimes contre l’humanité lors d’un déplacement en Algérie, il souligne que ces propos, tenus lorsqu’il était candidat, n’ont pas été suivis d’effets une fois devenu président de la République.
Enfin, il estime que la question de la reconnaissance des crimes coloniaux est d’ordre politique et juridique. Selon lui, il ne s’agit pas de «faire la paix avec le passé», mais éventuellement entre États anciennement colonisés et colonisateurs, notamment entre la France et l’Algérie. Cela passerait, selon lui, par la reconnaissance des crimes commis et leur qualification en crimes d’État, voire en crimes contre l’humanité.
H. Adryen
