Le rapport 2025 de la CGPM se présente comme «le plus ambitieux» jamais publié sur l’état des pêches et de l’aquaculture en Méditerranée et en mer Noire.
Par Rédaction de Crésus
L’affirmation n’est pas fausse : la qualité des séries temporelles s’améliore, les outils de collecte se modernisent, et l’institution met en avant une approche plus intégrée des écosystèmes. Mais derrière cette montée en puissance méthodologique, l’exercice révèle aussi les limites structurelles d’un système halieutique méditerranéen qui peine, depuis deux décennies, à conjuguer durabilité, souveraineté alimentaire et cohésion régionale.
Le premier mérite du rapport est de replacer les pêches dans un système alimentaire aquatique plus large : pressions climatiques, recomposition des espèces, surexploitation chronique et irruption d’espèces exotiques venues de la mer Rouge. Cette contextualisation permet de lire les chiffres comme les symptômes d’une transformation écosystémique profonde plutôt que comme de simples variations statistiques. Toutefois, le document reste en retrait sur les impacts géopolitiques — pourtant déterminants — de ces mutations : tensions sur les zones de pêche, rivalités autour des quotas, asymétries entre rives nord et sud, ou encore dépendance accrue vis-à-vis des importations extrarégionales.
Sur le plan scientifique, la CGPM consolide son diagnostic : plus de la moitié des stocks évalués demeurent surexploités, malgré une légère amélioration depuis 2010. Le rapport insiste sur les progrès : réduction de la mortalité de pêche pour certaines espèces, multiplication des mesures de gestion, zones de restriction et engagements régionaux. Mais la dynamique reste insuffisante. Les États membres progressent « au mieux » à un rythme modéré, souvent freiné par des intérêts nationaux divergents, des flottes artisanales vulnérables et un manque de capacités de contrôle dans plusieurs pays du sud et de l’est du bassin. Le rapport décrit ce paradoxe sans l’affronter : la Méditerranée reste l’un des bassins les plus intensément exploités au monde, mais aucun mécanisme de contrainte véritablement efficace n’existe pour harmoniser les efforts.
L’autre grande partie porte sur l’aquaculture, présentée comme le pilier de croissance et de résilience du système. Le secteur connaît effectivement une expansion rapide, soutenu par des investissements privés et des politiques publiques orientées vers la substitution aux importations. Mais le rapport glisse rapidement sur des questions essentielles : la concentration industrielle emerging dans certains pays, les risques environnementaux (effluents, génétique, occupation du littoral), les controverses sociales autour de la privatisation de zones côtières, ou encore la dépendance aux intrants importés (aliments, génétique, équipements). L’optimisme de la CGPM contraste parfois avec les réalités locales, marquées par des tensions entre développement économique et acceptabilité sociale.
La section socio-économique offre enfin un éclairage précieux : vieillissement des pêcheurs, faible attractivité du métier, précarité des revenus, rôle sous-estimé des femmes dans les chaînes de valeur. Le rapport reconnaît ces vulnérabilités, mais propose relativement peu de solutions structurelles. Les défis relèvent autant de la politique publique que de la gouvernance maritime : reconversion, sécurisation sociale, montée en compétences, mécanismes de compensation et innovation technologique.
En conclusion, The State of Mediterranean and Black Sea Fisheries 2025 est un rapport indispensable pour comprendre les tendances halieutiques régionales. Mais son ambition scientifique se heurte à une réalité politique : sans gouvernance contraignante, sans convergence des intérêts et sans stratégie d’investissement cohérente entre les deux rives, les engagements de la Stratégie 2030 risquent de rester performatifs. La Méditerranée produit ici un diagnostic solide, mais elle peine encore à transformer la connaissance en action.
R. C.
