À Genève, capitale diplomatique de l’universel, le français agonise dans l’indifférence feutrée des palais onusiens.
Par Samir MÉHALLA
Cette ville, qui devrait être le sanctuaire de l’équité linguistique, assiste, impassible, à la liquidation programmée de sa propre langue. L’ONU, censée incarner l’égalité des peuples et des idiomes, se transforme en machine à broyer le pluralisme au profit d’un monolinguisme arrogant : l’anglais, devenu juge, parti et bourreau.
Ce n’est plus une dérive, mais une stratégie. À chaque coupe budgétaire, la guillotine tombe sur le français. L’ancien directeur général, le Danois Michael Muller, n’a pas hésité à supprimer les traductions françaises, comme on rature une page gênante de l’Histoire. Les ambassadeurs francophones ont protesté, l’Organisation internationale de la Francophonie a exprimé son courroux. Résultat ? Rien.
Le rouleau compresseur anglophone a continué sa marche.
L’anecdote la plus infamante reste gravée dans les annales : lors de la visite à Genève du président chinois Xi Jinping, son discours fut traduit… en anglais seulement. Pas un mot en français, dans une Genève francophone. Pékin dut déposer une plainte officielle, jugeant ce mépris «inadmissible». Faut-il que la Chine, et non la Francophonie, rappelle à l’ONU ses obligations linguistiques ? Voilà l’humiliation suprême.
Les correspondants, eux, subissent chaque jour cette relégation. Dans les briefings, on vous filme si vous posez une question en anglais. En français ? Circulez, vous n’existez pas. Les rapports sont rédigés à 90% en anglais. Les traducteurs français disparaissent. Les journalistes francophones doivent travailler deux fois plus, se transformer en traducteurs amateurs pour simplement comprendre les débats.
Et pendant ce temps, des fonctionnaires anglophones occupent des postes dits «francophones»… sans savoir commander une baguette de pain en français ! À l’inverse, un Algérien, un Congolais ou un Tunisien doit prouver sa maîtrise impeccable du français, de l’anglais, et parfois de l’espagnol, sous peine d’être disqualifié. Voilà l’égalité onusienne : un trompe-l’œil où l’anglais règne, où le français est relégué, et où les francophones sont humiliés.
Complice par indifférence
Genève est francophone, mais la Suisse se tait. Pire, elle abdique. Pays hôte, elle pourrait rappeler que le français est langue de travail de l’ONU. Mais ses diplomates germanophones et anglophiles préfèrent se fondre dans la soumission aux codes anglo-saxons. Leur silence est une complicité. Genève, berceau de Rousseau, se voit réduite au rôle de province anglicisée d’une ONU devenue coloniale.
L’ONU devait être la maison commune des peuples, des langues, des cultures. Elle est devenue un club anglophone. La résolution 165 garantissait l’égalité d’accès à l’information pour les journalistes. Elle n’est plus qu’un chiffon jauni. En bafouant le français, l’ONU bafoue ses propres fondements. Elle n’est plus l’architecte du pluralisme, mais le fossoyeur des diversités.
La marginalisation du français à Genève n’est pas un accident : c’est une colonisation douce, sournoise, méthodique. C’est la victoire du plus fort sur le plus juste, de l’uniformité sur la diversité. Et c’est une honte.
Victor Hugo écrivait : «Le langage est l’âme de la nation.» Si l’ONU continue de tuer le français par négligence et par complaisance, elle ne tue pas seulement une langue, mais une part de l’humanité. Alors, que les francophones cessent de murmurer et se lèvent enfin : l’heure n’est plus aux lettres polies, mais à la rébellion des mots.
S.M.
