Informer n’est pas un privilège. Savoir n’est pas une faveur.
Jamais autant d’informations n’ont circulé. Jamais il n’a été aussi facile de fabriquer une image, une voix, un témoignage ou un texte vraisemblable. Et jamais peut-être le citoyen n’a eu autant besoin de savoir qui parle, d’où vient l’information et comment elle a été vérifiée.
À l’occasion de World News Day, Crésus confronte les réflexions de grandes signatures internationales à la réalité algérienne. Notre Constitution garantit la liberté de la presse et reconnaît au citoyen un droit d’accès à
l’information, aux documents et aux statistiques. Reste une question autrement plus difficile : comment faire vivre ces droits ?
Le journalisme aprés le monopole de l’information
Le journaliste a perdu quelque chose. Et ce n’est peut-être pas une mauvaise nouvelle. l a perdu le monopole de l’information.
Un accident survient et le premier témoin possède un téléphone. Une déclaration est prononcée et son extrait circule quelques secondes plus tard. Une rumeur naît sur facebook, rebondit sur TikTok, se transforme en certitude sur WhatsApp et revient parfois dans un média sous l’élégante formule «selon des informations circulant sur les réseaux sociaux».
Puis l’intelligence artificielle est arrivée.
Elle résume, traduit, écrit, imite, reconstitue une voix et produit une photographie qui n’a jamais existé.
Que reste-t-il donc au journaliste ?
La méthode.
Chercher.
Interroger.
Recouper.
Contextualiser.
Douter.
Corriger.
Et, surtout, produire la preuve permettant au lecteur de distinguer ce que nous savons de ce que nous supposons.
Les contributions réunies pour World News Day racontent, chacune à sa manière, cette transformation.
Fernando Belzunce avertit que la désinformation n’est plus seulement une anomalie du système informationnel, les mécanismes numériques peuvent lui donner une puissance industrielle.
Garry Pierre-Pierre identifie un danger plus subtil. À force d’être exposé à des versions contradictoires, le citoyen peut finir non par croire le mensonge, mais par renoncer à chercher le vrai.
Phil Chetwynd, de l’AFP, rappelle une évidence oubliée à l’époque des contenus gratuits. Etablir un fait coûte cher. Il faut des reporters, des déplacements, des photographes, des équipements, des vérificateurs et parfois accepter le danger.
Marcelo Rech pose la question économique suivante : que deviendra ce système si les intelligences artificielles utilisent massivement le travail journalistique alors que les entreprises qui financent sa production s’appauvrissent?
Stig Ørskov prend le football comme laboratoire. Derrière les milliards, les dirigeants et les institutions sportives, certaines informations n’existent publiquement que parce qu’un journaliste a d’abord décidé de chercher ce qui n’était pas destiné à être rendu public.
Kyle Pope transpose cette responsabilité au climat.
Anna Mae Lamentillo introduit une dimension essentielle pour l’Algérie : le droit de savoir implique le droit de comprendre. Sa réflexion sur le journalisme dans les langues locales aux Philippines ouvre chez nous une question magnifique : dans quelle langue doit-on expliquer une décision publique pour qu’elle devienne réellement accessible au citoyen ?
World News Day reprend d’ailleurs explicitement cette idée dans la tribune de Lamentillo.
Enfin, Carlos Fernando Chamorro raconte l’expérience extrême. Chassée de sa rédaction au Nicaragua, son équipe de Confidencial a reconstruit un média transnational depuis l’exil. On peut saisir des locaux. Il est beaucoup plus difficile d’empêcher définitivement une information de trouver son lecteur.
Ces expériences sont différentes. Leur point commun tient en une phrase : le journaliste n’est plus celui qui possède l’information. Il doit devenir celui qui démontre pourquoi elle mérite d’être crue.
Et en Algérie?
C’est ici que notre dossier doit cesser de regarder le monde pour regarder nos propres textes.
Et ils sont loin d’être insignifiants.
L’article 54 de la Constitution algérienne garantit la liberté de la presse écrite, audiovisuelle et électronique. Il protège notamment la liberté d’expression et de création des journalistes, leur droit d’accéder aux sources d’information, leur indépendance et leur secret professionnel. Il reconnaît également le droit de diffuser informations, idées, images et opinions dans les limites fixées par le droit.
Deux dispositions mériteraient presque d’être imprimées dans un encadré de Crésus.
La première est capitale :
«Le délit de presse ne peut être sanctionné par une peine privative de liberté.»
La seconde l’est tout autant : l’activité d’un journal, d’une publication, d’une chaîne ou d’un média électronique ne peut être interdite qu’en vertu d’une décision de justice.
Mais l’article 55 change encore la perspective.
Il ne parle plus seulement du journaliste.
Il parle du citoyen.
Tout citoyen dispose du droit d’accéder et d’obtenir des informations, documents et statistiques et de les faire circuler. La Constitution prévoit des limites, notamment relatives à la vie privée, aux droits d’autrui, aux intérêts légitimes des entreprises et à la sécurité nationale.
Voilà pourquoi la liberté de la presse ne devrait jamais être réduite à une affaire entre journalistes et gouvernement.
Le premier bénéficiaire de cette liberté est le citoyen.
Nouvelle législation, vieille question
L’architecture juridique de la presse algérienne a profondément évolué depuis 2023 avec la loi organique n° 23-14 relative à l’information, puis les lois 23-19 relative à la presse écrite et électronique et 23-20 relative à l’activité audiovisuelle.
La loi organique a elle-même fait l’objet du contrôle de la Cour constitutionnelle. Celle-ci a notamment rappelé la force normative de l’article 54 de la Constitution et demandé que la terminologie législative respecte précisément la garantie constitutionnelle concernant les délits de presse.
À cela s’ajoute désormais une dimension économique. La loi de finances pour 2025 a créé un Fonds d’aide à la presse écrite, audiovisuelle et électronique ainsi qu’aux actions de formation et de perfectionnement des journalistes et professionnels de la presse.
Le cadre existe.
La vraie question devient :
Comment passer du droit proclamé au droit pratiqué ?
Une administration qui communique uniquement lorsqu’elle souhaite communiquer ne constitue pas encore un système d’accès à l’information.
Un journaliste qui doit connaître personnellement un responsable pour obtenir une donnée publique n’exerce pas véritablement un droit.
Il bénéficie d’une relation.
Et une démocratie moderne ne peut organiser l’accès aux faits publics autour du carnet d’adresses.
C’est précisément là que le débat pourrait devenir constructif avec les pouvoirs publics.
Sept chantiers pour l’Algérie?
Il ne s’agit pas de demander à l’État de se retirer de l’espace informationnel. Il s’agit au contraire de lui proposer d’y devenir plus prévisible, plus rapide et plus documenté.
– Donner un véritable mode d’emploi à l’article 55. Chaque ministère, wilaya, commune et grand organisme public pourrait disposer d’un interlocuteur identifiable chargé de l’accès à l’information. Une demande recevrait un accusé de réception, un délai de réponse et, en cas de refus, une motivation juridiquement identifiable.
– Créer un portail national de données publiques. Eau, environnement, santé, budgets, investissements, statistiques territoriales, transports, marchés publics et indicateurs économiques pourraient progressivement devenir consultables dans des formats réutilisables.
Publier la donnée en amont coûte souvent moins cher que combattre la rumeur après coup.
– Professionnaliser les porte-parole. Lorsqu’une institution se tait pendant plusieurs heures face à une crise, le vide n’attend pas son communiqué. Il est immédiatement occupé par les réseaux sociaux. Une administration réactive protège donc autant l’État que les journalistes.
– Rendre les décisions de régulation lisibles. Lorsqu’un média est rappelé à ses obligations ou sanctionné, la décision devrait être juridiquement motivée, publique, intelligible et assortie des voies de recours prévues. La transparence renforce l’autorité de la régulation au lieu de l’affaiblir.
– Faire vivre réellement l’autorégulation professionnelle. Toutes les fautes journalistiques ne nécessitent pas un tribunal. Droit de réponse, rectification visible, médiation et responsabilité déontologique peuvent souvent restaurer plus efficacement la confiance.
– Le fonds public d’aide à la presse pourrait devenir un formidable instrument de modernisation si ses critères sont objectifs et publiés : nombre réel de journalistes employés, production originale, formation…
– Préparer immédiatement le droit de l’information à l’IA. Identification des contenus synthétiques, règles internes des rédactions, protection du travail journalistique, formation à la vérification numérique et réflexion sur la rémunération lorsque des systèmes commerciaux exploitent massivement les productions des médias.
Ce programme ne ferait pas gagner «la presse» contre «le pouvoir».
Il ferait gagner l’information vérifiable contre la rumeur.
Et si crésus passait à l’acte ? 10 questions à la république
Crésus sélectionne dix informations parfaitement légitimes d’intérêt public.
Une statistique sur l’eau.
Un chiffre concernant la santé.
Une donnée sur le logement.
Un marché public.
Une information environnementale.
Une statistique concernant l’emploi.
Un budget local.
Un indicateur sur les transports.
Une donnée concernant l’éducation.
Une information économique détenue par un organisme public.
Nous adressons chaque demande officiellement.
Et nous ne commentons pas les réponses avant de les avoir reçues.
Nous construisons ensuite un tableau :
Demande | date | réponse | délai | document obtenu | refus motivé | silence
Si huit institutions répondent, nous l’écrivons.
Si deux refusent légalement parce que l’information relève d’une exception, nous expliquons pourquoi.
Si certaines ne répondent pas, nous l’écrivons également.
Sans procès d’intention.
Ce serait probablement l’un des papiers les plus intéressants, parce que Crésus ne demanderait plus abstraitement si le droit de savoir existe.
Il l’exercerait.
Et si l’état y gagnait aussi ?
Il existe parfois une erreur de perspective dans les rapports entre presse et institutions.
On imagine qu’une administration qui communique beaucoup abandonne du pouvoir.
C’est l’inverse.
Une institution qui fournit rapidement le chiffre exact devient la source primaire.
Une institution qui explique ses décisions réduit l’espace disponible pour la spéculation.
Une institution qui publie ses données permet au journaliste sérieux de distinguer beaucoup plus facilement l’erreur de la manipulation.
Et une institution capable de reconnaître qu’elle ne dispose pas encore d’une information renforce parfois davantage sa crédibilité qu’en essayant de remplir le silence.
La transparence n’est donc pas nécessairement l’ennemie de l’autorité.
Elle peut en être l’un des instruments.
Le contrat
Le journaliste ne peut évidemment pas réclamer de l’État ce qu’il refuse de s’imposer.
S’il demande la transparence, il doit distinguer information et commentaire.
S’il demande des preuves, il doit publier les siennes.
S’il réclame le droit de poser des questions, il doit accepter le droit de réponse.
S’il dénonce les fausses informations, il doit corriger publiquement les siennes.
S’il exige son indépendance à l’égard du pouvoir politique, il doit aussi défendre son indépendance face à l’argent, aux annonceurs, aux intérêts privés, aux partis, aux réseaux d’influence et à sa propre idéologie.
C’est précisément pourquoi World News Day ne devrait pas devenir la journée où les journalistes se congratulent.
La campagne elle-même invite les rédactions à produire leurs propres contenus et à montrer concrètement à leurs lecteurs comment se fabrique une information digne de confiance.
S. Méhalla
