L’Algérie affiche une croissance robuste mais reste à la croisée des chemins.
Malgré un rebond du PIB à 4,2% en 2023 et des avancées dans la diversification, la dépendance aux hydrocarbures (79 % des exportations) menace sa trajectoire.
Synthèse Samir MÉHALLA
La Banque mondiale sonne l’alarme : sans réformes structurelles profondes, le modèle de croissance historique atteint ses limites. Décryptage des chiffres clés et des enjeux d’une transformation économique urgente.
Performances macroéconomiques
– Le PIB a progressé de 4,2 % en 2023, porté par les secteurs non pétroliers (+4,8 %), compensant le recul des hydrocarbures (-1,4 %).
Pour 2025, la Banque mondiale anticipe un ralentissement à 3,3 %, malgré un rebond attendu du gaz et du pétrole (+1,6 %) .
– L’inflation est tombée à 4,3 % fin 2024, après un pic à 9,3 % en 2022. Mais les déséquilibres persistent : le déficit budgétaire atteint 9,4 % du PIB en 2024, et le déficit courant, 6,6 % en 2025, est creusé par la baisse des cours pétroliers.
– La dette publique (45,7 % du PIB en 2024) reste inférieure à la moyenne africaine et les réserves de change (69,5 Mds USD) couvrent 16 mois d’importations.
Diversification : des progrès tangibles mais des lacunes
Les exportations hors hydrocarbures ont triplé depuis 2017, atteignant 5,1 milliards USD en 2023 (2% du PIB). Engrais, acier et ciment mènent cette transition, soutenus par des réformes structurelles.
Le Système communautaire portuaire algérien (APCS), lancé en 2021, a réduit les délais de dédouanement en connectant les douanes, les transporteurs et les exportateurs sur une plateforme unique.
– Révolution agricole : Le secteur (13% du PIB) bénéficie de subventions massives :
– 50 % sur les engrais,
– 416,5 EUR par naissance de vache laitière,
– Des crédits à taux bonifiés (ex. ETTAHADI sur 7 ans) .
Objectif : autosuffisance en blé dur d’ici fin 2025, après avoir couvert 80% des besoins en 2024.
Investissement : la loi de 2022 comme catalyseur
Exonérations fiscales, guichet unique en ligne (Agence algérienne de promotion des investissements), et assouplissement de la règle des 49/51 dans les mines attirant les capitaux. Exemple : un partenariat qatari (Baladna) investit 3,5 milliards USD dans une ferme laitière à Adrar.
Défis structurels : la course contre la montre
Contrairement aux tendances mondiales, la productivité agricole dépasse celle du fabricant – signe d’une industrialisation atone. La Banque mondiale pointe un «modèle de croissance qui a orienté l’emploi vers des secteurs à faible valeur ajoutée» (BTP, services non commerciaux), limitant les gains de revenus.
Hydrocarbures : une dépendance toxique
Malgré les progrès, les hydrocarbures pèsent encore :
– 79 % des recettes d’exportation,
– 43 % des recettes budgétaires,
– 30 % du PIB.
Urgence emploi et formation
Avec 12,7 % de chômage global (29 % chez les jeunes) et une population croissante de 700 000 habitants/an, l’Algérie doit créer massivement des emplois qualifiés. Or, le décalage entre formation et besoins des entreprises pénalise l’insertion, notamment des diplômés.
Réformes prioritaires : le mantra de la Banque mondiale
- Booster la productivité manufacturière via l’innovation et l’IDE, notamment dans les énergies renouvelables et les TIC.
- Rééquilibrer les finances publiques : Améliorer l’efficience des dépenses (le multiplicateur d’investissement public est faible à 0,4) et élargir l’assiette fiscale hors pétrole.
- Accélérer l’intégration commerciale : Profiter de la Zone de libre-échange continentale africaine pour diversifier les marchés.
- Adapter l’agriculture au climat : Anticiper le Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (UE) en verdissant les processus industriels.
Comparaisons internationales : miroir des vulnérabilités
L’Algérie présente des similitudes avec :
– L’Égypte : RNB/habitant comparable (4 960 USD), mais le chômage des jeunes est plus élevé en Algérie (29 % contre 25 %) selon la BM.
– Le Vietnam : Croissance hors hydrocarbures dynamique (+7 %), mais diversification industrielle plus poussée.
– L’Indonésie : Exportations de ressources naturelles dominantes, mais meilleure intégration dans les chaînes de valeur mondiales.
Le pays a pourtant un détail unique : un PIB/habitant (5 130 USD) leader au Maghreb, et un potentiel inexploité dans les mines (Gara-Djebilet) et les énergies vertes.
L’heure du choix
Si l’Algérie a enclenché sa mue économique – comme en témoigne son récent passage en catégorie «revenu intermédiaire supérieur» –, les réformes doivent s’accélérer face à une démographie galopante et aux chocs énergétiques.
«Le défi est de capitaliser sur cet élan en s’attaquant aux barrières structurelles», résume Kamel Braham, représentant de la Banque mondiale à Alger. La diversification n’est plus une option, mais une condition de survie économique.
S.M.