L’accord de 1968 a déjà subi de multiples révisions, notamment en 1985, 1994 et 2001, réduisant considérablement les avantages dont bénéficiaient les Algériens.
Le vote de jeudi à l’Assemblée nationale française restera dans les annales comme un moment révélateur de la crispation politique et identitaire qui traverse la France. À une voix près – 185 pour, 184 contre – les députés ont adopté une résolution appelant le gouvernement à «condamner» et à «mettre fin» à l’accord franco-algérien de 1968 sur l’immigration. Une victoire arrachée par le Rassemblement national de Marine Le Pen, avec l’appui de la droite traditionnelle et d’une partie du centre, qui marque un tournant inquiétant dans le débat public français. Cet accord, signé six ans après l’indépendance de l’Algérie, encadrait les conditions de circulation, de séjour et de travail des ressortissants algériens en France. Il constituait, à l’époque, un outil pragmatique répondant aux besoins de main-d’œuvre d’une France en plein essor industriel.
C’est cet héritage que les députés du Rassemblement national qualifient aujourd’hui de «privilège injustifié» et de «déséquilibre migratoire». Or, derrière ce discours d’apparente équité, se cache une instrumentalisation politique flagrante d’un texte devenu, au fil des décennies, largement vidé de sa substance. Car en réalité, l’accord de 1968 a déjà subi de multiples révisions, notamment en 1985, 1994 et 2001, réduisant considérablement les avantages dont bénéficiaient les Algériens. Les visas sont devenus obligatoires dès 1986, les conditions de regroupement familial se sont durcies et les étudiants algériens ont vu leurs démarches administratives se complexifier depuis les années 1990. Autrement dit, la France a progressivement effacé les privilèges supposés, tout en maintenant le texte pour éviter une rupture diplomatique totale. Le vote ne relève donc pas d’une nécessité juridique, mais bien d’une stratégie politique. Le Rassemblement national, en quête de légitimité parlementaire, a réussi à imposer son agenda identitaire au cœur de l’hémicycle. Ce qui est plus inquiétant encore, c’est la complicité tacite de certaines composantes de la droite classique et du parti Horizons d’Édouard Philippe, pourtant issu de la majorité présidentielle. Ce rapprochement illustre le glissement idéologique d’une partie de la droite française vers les positions de l’extrême-droite, sur fond d’électoralisme et de calculs politiques à l’approche des prochaines échéances nationales.
Lecornu dans l’ambiguïté du «renouveau»
Dans ce contexte, la réaction du Premier ministre Sébastien Lecornu – appelant à «renégocier l’accord franco-algérien» – sonne davantage comme un geste de conciliation avec la frange droitière que comme une position fondée sur une analyse équilibrée des enjeux. En prétendant vouloir «repartir sur des bases nouvelles fondées sur les intérêts français», Lecornu donne l’impression de valider, au moins partiellement, le discours du RN. Mais que signifie exactement «renégocier» ? Revenir à une politique migratoire sélective ? Rompre définitivement avec l’esprit de coopération bilatérale ? Ou tout simplement céder à la tentation populiste d’un repli national ? Car au-delà du symbole politique, la portée diplomatique de ce vote est indéniable. Les relations entre Alger et Paris connaissent depuis plus d’un an une période de gel, marquée par une succession de malentendus et de méfiances.
L’adoption d’un tel texte, même non contraignant, ne peut qu’aggraver la méfiance d’Alger, qui y verra une remise en cause frontale d’un acquis historique. Or, la France a toujours eu besoin de maintenir un dialogue stable avec son voisin du Sud, tant sur les plans économique que sécuritaire. Rappelons que l’Algérie demeure l’un des principaux partenaires commerciaux de la France en Afrique, un marché clé dans un contexte où l’influence française sur le continent s’effrite. Derrière la façade juridique d’un simple «vote symbolique», c’est donc l’image d’une France fracturée, hésitante et en quête d’identité qui se dessine. Une France où la mémoire coloniale reste un champ de bataille politique, instrumentalisé à chaque crise électorale. En «condamnant» un accord déjà largement dépassé, le Parlement ne réécrit pas l’histoire, il la déforme. Il ne corrige pas une injustice, il ravive une blessure.
Ce vote n’est pas seulement une victoire du Rassemblement national, c’est un aveu de faiblesse collective. Faiblesse d’un exécutif incapable de mobiliser sa majorité. Faiblesse d’une classe politique qui préfère flatter les peurs plutôt que d’affronter la complexité. Et faiblesse d’un pays qui, au lieu de regarder vers l’avenir, continue de se débattre avec ses fantômes du passé.
Assia M.
