Entretien réalisé par Islam K.
Alors que la 4ᵉ édition de la Foire commerciale intra-africaine (IATF 2025) tire à sa fin, Alger continue de vibrer au rythme des échanges économiques, des débats stratégiques et des rencontres d’affaires de haut niveau. Ouverte le 4 septembre, la Foire a déjà permis la signature de plusieurs accords de coopération entre entreprises et institutions du continent, dans des secteurs aussi variés que l’industrie, l’agriculture, la finance ou les technologies. Conférences, panels et expositions se succèdent, dessinant les contours d’une intégration africaine en marche, alors que de nouveaux temps forts sont encore attendus dans les derniers jours de ce rendez-vous continental. Prévue jusqu’à demain, l’IATF 2025 s’affirme comme une plateforme incontournable pour bâtir le commerce intra-africain de demain. Les enjeux sont considérables, tant pour le pays hôte que pour l’ensemble du continent. À cette occasion, l’analyste économique Mustapha Bourzama livre son regard sur les perspectives ouvertes par cette édition.
Crésus : Quel est, selon vous, l’impact de l’organisation de l’IATF sur la capacité du pays à se positionner comme un acteur clé de l’intégration économique en Afrique ?
Mustapha Bourzama : Lorsque l’on parle de l’organisation de la Foire du commerce intra-africain en Algérie et de la manière dont le pays peut se positionner dans le contexte africain, la question centrale est la suivante : est-ce que ce que propose l’Algérie aujourd’hui est bénéfique à la fois pour elle-même et pour l’Afrique ? Le commerce intra-africain repose sur des accords entre pays ou blocs régionaux. L’Algérie, en tant que porte d’entrée vers l’Afrique, a entrepris depuis 2019 des réformes majeures – notamment sur le plan de la législation sur l’investissement – et lancé plusieurs projets susceptibles de renforcer les relations économiques bilatérales ou régionales avec d’autres pays africains.
La diplomatie économique, devenue une priorité nationale, va aujourd’hui bien au-delà des simples relations politiques. Le commerce y joue un rôle central. Le président a notamment évoqué la mise en place de cinq zones de libre-échange et la réduction des droits de douane.
Mais aujourd’hui, il ne suffit plus de tenir des discours. Il faut établir une véritable stratégie : étudier les potentialités de chaque pays africain, forger des partenariats commerciaux solides, et développer des programmes adaptés. L’objectif est clair : créer des blocs économiques efficaces et opérationnels – l’un des axes majeurs de la politique algérienne actuelle.
Quels bénéfices économiques tangibles l’Algérie peut-elle envisager à court et moyen terme en organisant cette foire, particulièrement en ce qui concerne les investissements, les exportations et son rôle au plan régional ?
L’Algérie a toujours défendu l’Afrique et œuvré à renforcer sa position sur le continent. Sur le plan diplomatique, elle s’est activement engagée, notamment en soutenant le projet d’obtention de deux sièges permanents pour l’Afrique au Conseil de sécurité de l’ONU. Elle a aussi toujours dénoncé les effets du colonialisme, qui ont freiné le développement, l’éducation, l’industrialisation et la croissance sur le continent.
Aujourd’hui encore, la majorité des pays africains exportent leurs ressources – minières ou autres – à l’état brut. Il est temps de renverser cette tendance. Soit en concluant des accords avec des pays technologiquement avancés, qui accepteraient de transférer leur savoir-faire vers l’Afrique, soit en misant sur nos propres élites, nos diasporas, nos jeunes talents qui évoluent dans les plus grandes institutions à travers le monde. Il faut les mobiliser pour bâtir un socle technologique solide.
C’est ainsi que nous pourrons développer un tissu économique autonome, capable non seulement de soutenir l’Algérie, mais aussi de contribuer à l’essor du continent africain dans son ensemble.
Pensez-vous que cette foire, en tant que plateforme continentale, puisse réellement accélérer la mise en œuvre de la ZLECAf ? Et quelles sont, selon vous, les conditions nécessaires pour transformer cette ambition en résultats tangibles et durables ?
La ZLECAf est, sans aucun doute, un projet capital pour l’avenir du continent. Mais pour qu’elle devienne pleinement opérationnelle, il faut commencer par un travail d’inventaire : recenser les ressources, les capacités productives, les besoins et les spécificités économiques de chaque pays.
Chaque État africain possède ses propres atouts, ses mécanismes économiques et ses modèles de développement. Il est donc indispensable d’instaurer un dialogue structuré – non seulement entre les États, mais aussi avec les acteurs économiques de terrain. La ZLECAf ne sera efficace que si elle s’adapte aux réalités locales et répond concrètement aux attentes des populations.
Nous devons construire une vision commune, capable de faire converger les modèles économiques africains vers un objectif partagé : la transformation des économies africaines, en misant résolument sur les PME et les start-ups. Ces acteurs sont devenus une nécessité incontournable dans le contexte actuel.
Grâce à la ZLECAf, des mécanismes incitatifs comme les avantages douaniers, les simplifications administratives, ou encore des cadres réglementaires harmonisés peuvent favoriser un commerce intra-africain solidaire et compétitif, capable de s’affirmer face aux puissances qui ne souhaitent pas voir émerger une Afrique forte.
L’Algérie, dans ses discours comme dans ses stratégies, a toujours défendu une idée simple : l’Afrique aux Africains. Cela ne signifie pas se replier sur soi. Au contraire, l’ouverture vers l’extérieur est essentielle. Mais cette ouverture doit s’appuyer sur des règles claires et des cadres juridiques solides, à l’image de ce que l’Union européenne ou les BRICS ont su mettre en place.
L’Afrique doit s’unir, développer ses propres zones de libre-échange, et surtout favoriser le transfert de compétences, de savoir-faire et de technologies entre pays africains.
Comment évaluez-vous les perspectives pour les PME et start-up en Algérie et en Afrique ?
Il est clair que les PME, les start-up et les entreprises innovantes jouent aujourd’hui un rôle crucial. Ce sont elles qui, dans des pays comme le Japon, la Turquie, l’Italie ou d’autres États européens, ont été les piliers de la croissance économique. Ce modèle est parfaitement transposable à l’Afrique.
Ces entreprises peuvent véritablement dynamiser les économies locales et continentales à travers les échanges commerciaux. Le salon a réuni plus de 2000 participants, ce qui augure de nombreuses opportunités de collaboration : accords entre PME, partenariats avec de grandes entreprises dans le cadre de la sous-traitance, etc., que ce soit en Algérie ou ailleurs sur le continent.
Toutefois, l’efficacité de ces partenariats dépendra de leur pertinence économique. Les entreprises doivent apporter une réelle valeur ajoutée, tant à l’économie algérienne qu’à celle de l’Afrique. L’Algérie bénéficie d’une bonne réputation en matière de respect des accords. Mais cela ne suffit pas. Il faut être rigoureux : confier les projets à des experts et à des professionnels expérimentés, et non à des personnes sans qualification.
L’Algérie dispose d’institutions solides, capables de faire la différence et de porter des projets utiles et durables pour le pays.
Quelle lecture faites-vous des accords signés jusqu’à présent durant cette 4e édition ? Représentent-ils un tournant réel dans le commerce intra-africain ?
Plusieurs accords ont effectivement été conclus, mais il est encore prématuré d’en mesurer l’impact concret. Pour l’instant, ils restent essentiellement des engagements formels. Ces accords sont certes importants, mais il faudra du temps pour évaluer leur application effective sur le terrain. Le risque demeure qu’ils ne soient que des outils de communication sans retombées tangibles.
Il est nécessaire de dépasser cette approche ponctuelle et purement médiatique. Ce dont nous avons besoin aujourd’hui, c’est d’un changement profond de paradigme, avec une stratégie durable et structurée, capable de perdurer malgré les alternances politiques. C’est cette véritable transformation que nous attendons de ces accords, en particulier dans le domaine du commerce et de l’économie.
Quels sont, selon vous, les principaux obstacles qui freinent encore le commerce intra-africain, et comment l’Algérie peut-elle contribuer à les surmonter ?
Le premier obstacle est d’ordre géopolitique : certaines puissances, qu’elles soient étatiques ou économiques, ne souhaitent pas voir émerger un commerce intra-africain solide et efficace. C’est une réalité que nous ne pouvons ignorer. Mais la véritable question est la suivante : les pays africains sont-ils prêts à relever ce défi ?
Si les États africains parviennent à se rassembler autour d’une même table, avec une volonté sincère d’intégration et une stratégie partagée, alors les divergences idéologiques ou politiques ne seront plus un frein. Ce qui bloque aujourd’hui, ce n’est pas tant la diversité des opinions, mais le manque de volonté collective.
Il est urgent de créer un espace de dialogue continu, réunissant les gouvernements, les institutions économiques, mais aussi les sociétés civiles africaines. Tous doivent travailler ensemble pour faire avancer concrètement le commerce intra-africain.
Bien entendu, les défis sont multiples : absence de monnaie commune, corruption, crime organisé, terrorisme, instabilité politique… Ce sont des freins importants. Mais ils ne sont pas insurmontables.
L’Algérie peut jouer un rôle moteur dans ce processus. Elle a les moyens d’initier des plateformes de concertation, de partager son expérience et de contribuer à la mise en place de mécanismes concrets de coopération régionale, en s’appuyant sur ses institutions, son réseau diplomatique et sa vision panafricaine.
I.K.
