La nouvelle loi criminalisant la colonisation française, adoptée en fin de semaine dernière par la chambre basse du Parlement, « a plus une portée symbolique qu’un impact juridique ou financier », a affirmé avant-hier sur RFI l’historien français Benjamin Stora, qui co-préside une commission mixte d’historiens algéro-français. Selon Stora, la question des excuses officielles « devait être l’aboutissement d’un travail mémoriel qui a commencé, fondamentalement, depuis quelques années, notamment à partir de mon rapport de 2021 ».
L’historien français ajoute que la mise en œuvre d’un chantier mémoriel « visait précisément, pourquoi pas, à aboutir à des excuses. Mais ce chantier mémoriel s’est brusquement interrompu depuis maintenant presque deux ans. Donc la question des excuses devait être un aboutissement à, disons, une connaissance beaucoup plus grande de ce qui s’était passé dans toute cette histoire qui a duré 132 ans ».
Interrogé sur une prétendue demande de la droite française d’excuses concernant les crimes commis par le FLN, Stora écarte cette exigence : « Aujourd’hui, je vois mal la question des excuses se poser à nouveau du côté français. L’extrême droite ne reconnaît absolument pas les exactions commises, les massacres, etc., fondamentalement par antigaullisme d’ailleurs. Il y a dans cette montée en puissance de l’extrême droite française la volonté de désigner l’Algérie comme un pays avec lequel on ne peut décidément pas s’entendre ».
Une démonstration politique
Revenant sur les accords d’Évian, qui stipulent clairement qu’aucune poursuite pénale ne devait être engagée pour les exactions commises pendant la guerre d’Algérie, Stora considère que le texte adopté par les Algériens « est bien plus une volonté de démonstration symbolique et politique plutôt qu’une concrétisation sur le plan juridique.
e texte qui a été voté est, pour moi, une mise en œuvre d’un rapport de force symbolique, plutôt qu’une stricte application sur le plan juridique ».
Concernant les indemnisations, l’historien estime qu’il s’agit d’une revendication qui n’avait jamais été exprimée auparavant par les Algériens. « La question de la réparation financière, c’est une nouveauté qui est apparue dans ce texte. C’est effectivement une revendication, une demande, dont on se demande quel peut être le chiffrage, entre guillemets. Encore une fois, je pense qu’il s’agit essentiellement d’une mesure à caractère politique et symbolique ».
La question des cartes précises des essais nucléaires réalisés par la France au Sahara dans les années 1960, réclamée avec insistance par l’Algérie afin de pouvoir décontaminer les territoires, a également été abordée. Stora a révélé que des experts français travaillant sur ce dossier « ont demandé plusieurs fois à se rendre sur place. Ils demandent qu’une commission internationale puisse vérifier, et se rendre compte sur place, des effets néfastes de ces essais nucléaires sur les populations civiles. Or, à ma connaissance, pour l’instant, il n’y a pas eu de délégation d’experts internationaux qui ont pu se rendre dans le désert saharien pour observer les effets des contaminants sur les populations civiles ».
Quant à l’avenir de la commission mixte, Stora dit l’ignorer. « Je ne sais pas. Je ne sais pas quel sera l’avenir de cette commission. Ce que je peux dire, c’est que la collaboration réelle et le partage du savoir et des connaissances ne pourront pas s’interrompre. Et c’est pour moi quelque chose d’essentiel, parce que les jeunes générations d’aujourd’hui, en France et en Algérie, ont une soif de connaissance et de savoir très grande sur cette histoire. Donc la mise en partage, la mise en circulation des savoirs et des connaissances ne pourra pas s’interrompre. Enfin, c’est tout du moins ce que j’espère pour l’avenir : que les choses puissent se poursuivre à ce niveau-là ». La dernière réunion de cette commission mixte remonte au mois de mai 2024.
Mahmoud Tadjer
