Dans un long récit mêlant confidences, archives et souvenirs, le journaliste vétéran Saâd Bouakba revisite pour El Khabar l’histoire complexe, passionnée et méconnue des relations entre l’Égypte de Gamal Abdel Nasser et l’Algérie de Houari Boumediene.
Synthèse R. Crésus
Une relation fraternelle, certes, mais traversée de méfiances, de désaccords stratégiques et d’affrontements idéologiques profonds.
Dès 1956, alors que la guerre d’Algérie battait son plein, les dirigeants du FLN avaient mis en garde Nasser contre la nationalisation du canal de Suez, craignant une riposte française qui affaiblirait le mouvement anticolonial. Le Raïs y vit une ingérence et jugea les Algériens arrogants. Le malentendu s’installa. Peu après, les autorités égyptiennes gelèrent un compte de la révolution algérienne contenant 20 millions de livres, ne le rouvrant qu’après une intervention personnelle d’Ali Kafi. Ces tensions poussèrent la direction du FLN à transférer son siège du Caire vers Tunis.
Après l’indépendance, Ahmed Ben Bella tenta de renouer le lien. L’Égypte expédia en 1963 une cargaison d’armes vers le port d’Annaba, que les services français firent exploser. Mohamed El Aïd Al Khalifa, poète de la Révolution, en tira une strophe célèbre: «Les martyrs d’Égypte sont hôtes des martyrs d’Algérie». Nasser se rendit ensuite à Alger pour une visite symbolique de 24 heures, marquant la réconciliation.
Mais tout se brisa à nouveau le 19 juin 1965. Le renversement de Ben Bella fut perçu au Caire comme une gifle donnée au «camp progressiste». La revue El Djeïch répliqua : «Nasser nous demanderait-il des comptes parce que nous avons démis un fonctionnaire ?». Dès lors, l’amitié se fit froide. Pourtant, après la défaite arabe de 1967, Boumediene n’hésita pas à envoyer un corps expéditionnaire en Égypte, refusant le cessez-le-feu et plaidant pour une guerre populaire totale.
Le colonel Halilou, témoin direct, raconta à Bouakba cette scène saisissante : après la guerre des Six Jours, Boumediene appela Nasser et lui lança :
«Comment ton armée a-t-elle été frappée d’une attaque cérébrale ?! Continue le combat, laisse-les occuper tout le monde arabe et faisons d’eux un Vietnam !»
Puis, raccrochant furieux, il lâcha :
«Ton armée s’est effondrée ? Alors donne-toi une balle dans la tête, c’est plus digne pour le peuple égyptien !»
Ce ton sans détour illustre le fossé entre la vision réaliste de Nasser et l’intransigeance révolutionnaire de Boumediene. Car, rappelle Bouakba, c’est l’Algérie qui inspira les fameuses «trois non de Khartoum» – «pas de paix, pas de négociation, pas de reconnaissance d’Israël» – et finança la guerre d’usure contre l’État hébreu. Mais Nasser détourna une partie des fonds vers des projets civils, provoquant la colère du roi Fayçal et d’Alger.
Lors du sommet de Rabat en 1969, la tension éclata publiquement. Quand Fayçal demanda un rapport sur l’usage de ces fonds, Nasser fulmina : «Les réactionnaires montrent les dents !» Boumediene se leva, prit sa chaise et alla s’asseoir aux côtés du roi saoudien :
«Si demander des comptes, c’est être réactionnaire, alors je suis réactionnaire ! Ce sont les fonds de nos peuples, ils ont droit à la vérité».
Plus tard, le journaliste égyptien Mohamed Hassanein Heikal tenta d’obtenir une réconciliation intellectuelle. En 1975, il rencontra Boumediene à Alger pendant neuf heures. L’entretien, destiné à son livre «Une visite à l’Histoire», ne fut jamais publié. Bouakba pense que le président algérien y avait tenu des propos si durs sur la gestion du conflit israélo-arabe que Heikal préféra les taire pour ne pas entacher l’image de Nasser et de Sadate.
Le texte de El Khabar se clôt sur une note intime : Bouakba confie aimer l’Égypte, malgré les blessures politiques. Deux de ses proches combattirent sur le front égyptien pendant la guerre d’usure, l’un y mourut, l’autre fut grièvement blessé. «Je rêve encore, écrit-il, de lire la Fatiha sur la tombe d’Abdel Nasser et de Saad Eddine al-Chazli. Mais pas avec un visa sur mon passeport».
Ce témoignage, à mi-chemin entre mémoire et confession politique, restitue l’envers d’une fraternité contrariée : celle d’une Algérie révolutionnaire qui voulut libérer l’arabité de la résignation, et d’un Nasser pris entre la grandeur, la fatigue d’un monde arabe en déclin et les premiers signes de la normalisation.
R.C.
