Paru le 3 septembre 2025, le décret exécutif n°25-233 institue l’«organisme algérien de l’importation, placé sous la tutelle du ministre du Commerce extérieur et de la Promotion des exportations.
Derrière cette réforme se dessine une volonté politique assumée : reprendre la main sur les flux d’importations, afin de sécuriser l’approvisionnement national, tout en soutenant la production locale. Mais à y regarder de plus près, les promesses de transparence et d’efficacité se heurtent déjà à plusieurs défis structurels.
Une ambition claire : centraliser pour mieux réguler
L’organisme nouvellement créé devient un pivot stratégique. Sa mission ne se limite pas à délivrer des autorisations : il devra exploiter et croiser les bases de données sectorielles, coordonner avec les banques et les douanes, surveiller les prix internationaux et animer une plateforme numérique censée fluidifier les opérations. En théorie, l’Algérie se dote ainsi d’un instrument moderne de gouvernance commerciale, capable de prévenir les crises d’approvisionnement et de rationaliser les importations. Mais cette centralisation soulève autant de questions qu’elle n’apporte de réponses.
Le talon d’Achille des bases de données
Le décret stipule que l’organisme exploitera «les bases de données relatives aux besoins du marché national». Problème : ces bases sont fragmentées entre les différents ministères (santé, agriculture, énergie, industrie). Chacun travaille encore avec ses propres outils, souvent cloisonnés. Sans interconnexion systématique, l’information risque d’arriver tardivement, voire de manière contradictoire. Et si l’article 7 prévoit bien une liaison avec les banques et la douane, rien n’indique une passerelle solide avec les producteurs de données sectorielles. Le risque est donc réel de bâtir une régulation sur un socle incomplet.
La prévention des pénuries : un objectif ambitieux mais partiel
Parmi les missions phares : assurer la traçabilité des flux, suivre les indicateurs de prix mondiaux et, si nécessaire, recourir à des centrales d’achat pour regrouper les commandes. Des mesures pertinentes, certes, mais insuffisantes. Car prévenir les pénuries ne dépend pas uniquement de l’importation. Les stocks stratégiques, la logistique nationale ou encore l’anticipation des besoins saisonniers et démographiques jouent un rôle tout aussi crucial. En réduisant la prévention à la seule régulation des importations, le risque est grand de ne traiter que les symptômes sans s’attaquer aux causes structurelles des crises d’approvisionnement.
Anticiper au lieu de subir : le défi technologique
Si l’organisme veut évoluer vers un véritable observatoire stratégique, il devra s’appuyer sur des outils modernes : Exploitation du big data et de l’intelligence artificielle, tableaux de bord interactifs, scénarios prospectifs en cas de crise mondiale et les systèmes d’alerte précoce. Le décret évoque une «plateforme numérique», mais reste flou sur son contenu réel. Sans cette dimension d’intelligence économique, le risque est de voir l’organisme cantonné à un rôle administratif réactif, loin de la fonction agile et prévisionnelle que l’Algérie attend.
Centralisation : entre efficacité et danger
La création de ce guichet unique suscite déjà des inquiétudes : Sur le plan politique, la concentration des décisions dans un seul organisme pourrait nourrir favoritisme et clientélisme si la transparence n’est pas garantie. Sur le plan économique, les autorisations multiples pourraient ralentir les flux, exclure les petits importateurs et renforcer les positions dominantes de quelques opérateurs. Sur le plan social, une mauvaise gestion des pénuries, ou au contraire une restriction trop forte des importations, risque de nourrir mécontentement populaire et marché noir. En d’autres termes, la centralisation peut être une arme à double tranchant : instrument de souveraineté d’un côté, machine bureaucratique de l’autre.
Un tournant, mais à quelles conditions ?
Avec le décret 25-233, l’Algérie franchit un cap en matière de gouvernance commerciale. L’État se dote d’un outil central pour piloter les importations et sécuriser l’approvisionnement du pays. Mais l’efficacité réelle dépendra de trois conditions incontournables :
La création d’une base de données unifiée et interconnectée, alimentée par tous les ministères et actualisée en temps réel.
L’adoption d’outils modernes d’anticipation : intelligence artificielle, systèmes d’alerte, prospective.
La garantie de transparence et de souplesse, pour éviter que l’organisme ne devienne un frein au commerce et un terrain fertile pour les dérives.
En somme, l’«organisme algérien de l’importation» incarne une volonté politique de reprendre le contrôle. Mais il ne deviendra un levier stratégique que s’il sait conjuguer rigueur étatique, ouverture technologique et confiance des opérateurs économiques.
K.Bouhebaka
