Quand l’État français demande aux citoyens de financer eux-mêmes leur protection…
La France invente-t-elle une nouvelle forme de sécurité publique où l’État encaisse les impôts tandis que les citoyens paient les vigiles ?
La question n’a rien d’une provocation gratuite. Elle surgit d’une recommandation de la préfecture de police de Paris qui invite les commerçants à recourir à des agents privés pour protéger leurs établissements lors des manifestations annoncées pour aujourd’hui 24 octobre.
L’information, rapportée par Contrepoints le 22 octobre, révèle une contradiction embarrassante. Les commerçants financent déjà, par leurs impôts, une police chargée d’assurer leur sécurité. Les voilà invités à payer une seconde fois pour protéger leurs vitrines.
Certes, recommander des précautions exceptionnelles ne signifie pas abandonner officiellement la sécurité publique. Mais derrière cette mesure apparemment anodine se profile une interrogation autrement plus grave. Jusqu’où l’État peut-il transférer aux citoyens le coût de leur protection sans renoncer à sa raison d’être ?
Le contrat social repose sur un principe fondamental. Les individus renoncent à se faire justice eux-mêmes en échange d’une protection collective. La sécurité n’est donc ni une faveur administrative ni une marchandise. Elle constitue l’une des premières obligations de la puissance publique.
Lorsque la protection devient une prestation commerciale, l’égalité républicaine vacille.
Une grande enseigne peut engager des vigiles, installer des dispositifs sophistiqués et financer une surveillance permanente. Le petit commerçant, lui, doit choisir entre fermer boutique, prendre des risques ou sacrifier une partie de ses revenus.
Ainsi s’installe une sécurité à deux vitesses. Les plus fortunés achètent leur tranquillité, les autres attendent que l’État puisse encore la leur garantir.
Le danger dépasse la seule question financière. Lorsque les citoyens perdent confiance dans la capacité des institutions à les protéger, la tentation de l’autodéfense grandit. Chacun organise sa surveillance, protège son territoire et défend ses intérêts. L’ordre public risque alors de devenir une mosaïque de protections privées plutôt qu’une responsabilité commune.
Il serait excessif de prétendre que la France vient de privatiser sa police. Les agents privés ne disposent ni des mêmes pouvoirs ni des mêmes missions que les forces publiques. Mais les grandes transformations commencent parfois par de petits renoncements présentés comme de simples mesures de bon sens.
Le véritable problème n’est donc pas l’existence des sociétés de sécurité. C’est leur éventuelle transformation en substituts indispensables d’un service public défaillant.
Il existe une différence fondamentale entre un client et un citoyen. Le premier achète une prestation selon ses moyens. Le second possède des droits indépendamment de sa fortune.
Une République peut déléguer certaines tâches. Elle ne peut déléguer sa raison d’être.
À force de demander aux citoyens de financer eux-mêmes leur protection, l’État risque de transformer un droit universel en privilège marchand.
Et lorsque la sécurité devient une marchandise, la peur devient un marché.
Reste alors une question redoutable.
Pourquoi payer l’État pour une protection qu’il faudrait ensuite acheter ailleurs ?
Crésus
