Par S. M.
Il est des nations qui se grandissent dans la mémoire, et d’autres qui s’avilissent dans l’oubli volontaire. La France, qui aime se mirer dans le reflet enjolivé de ses proclamations universalistes, traîne derrière elle une chaîne invisible : celle de ses parjures, de ses trahisons, de ses serments foulés aux pieds.
En 1947, dans un hémicycle saturé de morgue coloniale, Lamine Debaghine brandissait les traités que Paris avait signés et reniés. Ce n’était pas seulement un rappel historique : c’était un miroir tendu à une République qui, lorsqu’il s’agit de l’Algérie, feint d’oublier qu’elle fut d’abord l’agresseur. Et voilà que l’Histoire, farouche ironiste, se répète : aujourd’hui, les mêmes reniements, les mêmes falsifications, jusqu’aux accords de 1968 que la France s’autorise à piétiner comme si la parole donnée n’était qu’un chiffon froissé par le vent des intérêts du moment.
Depuis 1962, les exemples abondent : pressions économiques, manœuvres diplomatiques souterraines, soutiens discrets aux réseaux de subversion, campagnes médiatiques pour salir l’image d’un État qui ose se gouverner seul. Des années 70 marquées par la «guerre du pétrole» et la rancune de Paris face à la nationalisation des hydrocarbures, jusqu’aux décennies récentes où l’on brandit sans cesse les visas, l’immigration ou les questions mémorielles comme des leviers de chantage politique, la continuité est flagrante.
Aux canons de 1830 ont succédé les intrigues de chancellerie, aux enfumades des grottes ont répondu les intoxications médiatiques, aux fusils-mitrailleurs des répressions coloniales se sont ajoutées les armes froides de la calomnie et de l’influence. C’est la même guerre, simplement travestie dans des atours plus civilisés, mais où persiste la même avidité, la même main rapace cherchant à gratter, encore et toujours, la souveraineté algérienne.
La France se persuade, avec une arrogance de tragédie, qu’il n’existe plus en Algérie d’hommes de la trempe d’un Debaghine. Elle se berce de l’illusion qu’un siècle de colonisation et six décennies d’indépendance auraient éteint cette flamme. Mais elle se trompe lourdement : la dignité ne se dissout pas dans le temps, elle s’endurcit. Elle devient comme ces roches millénaires qui défient l’érosion, comme ces palmiers dont les racines puisent l’eau sous des déserts de mensonges.
La haine que Paris traîne à l’endroit de l’Algérie est un poison héréditaire qui se transmet d’assemblées en assemblées, de gouvernements en gouvernements, avec la constance des rancunes inavouables. Mais ce poison n’intoxique plus que celui qui le conserve. Car l’Algérie d’aujourd’hui, riche de ses douleurs et de ses victoires, sait reconnaître la main qui feint l’amitié pour mieux serrer la gorge.
Et si la France veut encore ignorer qu’un peuple debout est un peuple imprenable, alors elle finira par comprendre, à ses dépens, que les Debaghine ne meurent jamais : ils changent de visage, de génération, mais leur voix résonne, implacable, dans le cœur de ceux qui refusent de plier.
S.M.
