Isabelle Jégouzo tire la sonnette d’alarme, pendant que des protégés comme Bouchouareb échappent à la justice
Par S. M.
«La corruption est un poison lent, insidieux, systémique. Elle gangrène l’État, pénalise l’économie, dégrade la confiance, et trop souvent, elle se heurte à une indifférence molle.» Ces mots d’Isabelle Jégouzo, directrice de l’Agence française anticorruption (AFA), résonnent comme une gifle. Dans La Tribune du 11 juillet dernier, elle ne cache pas son inquiétude : la France est confrontée à une multiplication d’affaires, à une déstructuration de l’éthique publique, et à une passivité politique qu’elle juge préoccupante. Pourtant, l’alerte lancée dépasse les frontières nationales. Car le cancer de la corruption, s’il n’est pas combattu, n’a pas de passeport.
Des effets macroéconomiques dévastateurs
À la lecture du rapport annuel de l’AFA, le constat est glaçant : chaque point de corruption généralisée équivaut à plusieurs points de croissance perdus. Dans un contexte de déficit public structurel, de désindustrialisation française rampante et de crise de la dette, ce fléau devient un enjeu stratégique majeur. «C’est une machine invisible qui déforme les marchés, fragilise la concurrence, et mine les investissements.» Autrement dit, plus la corruption progresse, plus le tissu économique se désagrège.
Les cas français ne manquent pas, qu’il s’agisse de marchés publics entachés, de collusions d’intérêt entre décideurs et lobbys, ou de financements occultes. Mais l’affaire est plus vaste. La corruption s’exporte, trouve refuge, s’organise à l’international. Et c’est là que la posture française devient, pour le moins, ambiguë.
L’affaire Bouchouareb : la corruption protégée en terre française ?
Le nom d’Abdeslam Bouchouareb hante encore les mémoires des Algériens. Ancien ministre de l’Industrie, symbole de l’opacité des années Bouteflika, il est aujourd’hui condamné par la justice algérienne à 20 ans de prison ferme pour corruption, blanchiment d’argent, enrichissement illicite et dilapidation de fonds publics. Pourtant, il coule des jours tranquilles en France, sans que Paris ne réponde aux demandes officielles d’extradition.
Une situation qui choque les observateurs de l’anticorruption. Car si la France s’érige en championne des normes éthiques, elle offre aussi – de manière tacite – asile à des individus qui ont pillé des économies entières avec la complicité silencieuse d’intérêts bien placés. Certains y voient même le reflet d’un vieux paternalisme françafricain, où des figures politico-économiques déchues trouvent refuge à condition de rester discrètes.
«Il y a une tolérance de fait, un déni juridique maquillé en prudence diplomatique», confie un ancien observateur. Comment expliquer qu’un homme condamné, localisé, fiché, reste inextradable ? Serait-ce que la corruption a des visages fréquentables lorsqu’elle sert des intérêts mutuels ?
Deux poids, deux mesures
Le cas Bouchouareb incarne ce que Jégouzo dénonce à demi-mot : un système mondial où les lois anticorruption sont appliquées à géométrie variable. Un laxisme ciblé, hypocrite, qui affaiblit les efforts internationaux de transparence.
Dans La Tribune, elle souligne : «Il y a une nécessité de coopération internationale renforcée, mais encore faut-il le vouloir vraiment.» Car si les discours européens se multiplient sur la moralisation de la vie publique et l’intégrité financière, les actes tardent à suivre lorsqu’il s’agit de puissants alliés économiques, ou d’anciens “partenaires” politiques.
On ne peut que s’interroger : pourquoi la France, si prompte à dénoncer la corruption dans le monde, ne répond-elle pas aux demandes d’Alger ? Pourquoi protège-t-elle, volontairement ou non, ceux qui ont contribué à appauvrir un peuple entier ? Pourquoi ferme-t-elle les yeux sur les complicités hexagonales dans les transferts illicites, les montages financiers opaques?
L’urgence d’un réveil éthique
Si la France veut rester crédible dans son combat contre la corruption, elle doit sortir de cette morale à géométrie variable. Elle ne peut pas se contenter de faire la chasse aux élus locaux fautifs et ignorer les dossiers diplomatiquement sensibles. L’exemplarité ne peut pas être sélective.
Isabelle Jégouzo en appelle à une réponse systémique, incluant la justice, les entreprises, les collectivités… mais aussi la diplomatie. Car à force de fermer les yeux sur des cas emblématiques comme celui de Bouchouareb, la France s’expose à devenir elle-même une “zone grise” d’accueil pour l’argent sale.
Et les peuples n’oublient jamais ceux qui ont couvert les voleurs.
S.M.