Par Samir MÉHALLA
Emmanuel Macron croyait sans doute pouvoir gérer l’Algérie à la petite semaine, à coups de lettres confidentielles, de promesses creuses et de mesures déguisées sous un vernis administratif. Il s’est trompé d’époque. Et il s’est lourdement trompé de pays.
Car ce jeudi 7 août, Alger a répondu. Froidement, fermement, souverainement. Non seulement la lettre de Macron a été démontée point par point, mais elle a aussi déclenché l’irréversible : l’ouverture d’un nouveau cycle. Plus stratégique. Plus dangereux pour Paris. Plus structurant pour l’Algérie. La deuxième phase de la guerre d’indépendance vient de commencer.
Et cette fois, ce n’est pas l’armée française qui tient le manche. Ce sont les vérités enfouies, les humiliations non digérées, les privilèges postcoloniaux qui vacillent.
En adressant à son Premier ministre une lettre confidentielle sur les «mesures à prendre» contre l’Algérie, Emmanuel Macron a commis une erreur historique. Il a agi comme un président tutélaire écrivant à son administrateur local. Il a renoué, inconsciemment ou non, avec le style du colon d’Alger, du gouverneur d’antan, du préfet du Bled.
Mais cette Algérie n’existe plus.
Il faut le lui dire clairement : Alger ne prend plus d’ordres. Alger traite d’égal à égal. Ou ne traite pas.
Ce qui fait mal à Paris ? Une Algérie qui n’a plus peur.
Et c’est bien là que le bât blesse. Ce n’est pas le contenu de la réponse algérienne qui affole Paris. C’est sa posture. Sa nouvelle verticalité. Son ton glacial et méthodique. Son absence de supplique.
La France découvre avec stupeur une Algérie qui ne quémande rien. Qui ne veut ni visas, ni aide, ni validation. Qui ne s’intéresse plus aux lubies de la Macronie africaine. Et qui, pire encore, pourrait très bien se passer d’elle.
La vraie blessure française : perdre son dernier masque de puissance.
Pendant des décennies, la France s’est rassurée avec une idée simple : «au moins, l’Algérie nous écoute».
Aujourd’hui, cette illusion est pulvérisée.
Alger parle aux Chinois. Aux Turcs. Aux Sud-Africains. À Rome. À Moscou. À Doha. Et très peu à Paris. Ou alors, avec le minimum syndical.
La diplomatie algérienne opère un réalignement historique. Et ce réajustement heurte de plein fouet l’ego français, encore persuadé d’être le centre du monde.
Mais ce que redoute le plus la France, c’est l’internationalisation du passé colonial. L’Algérie détient une arme redoutable : la mémoire des crimes. Les archives. Les ossements. Les noms. Les dates.
Et surtout, Alger dispose aujourd’hui des réseaux, des relais et du capital moral nécessaires pour porter ce combat au sein des universités étrangères, des forums de l’ONU, des tribunaux internationaux.
Ce jour-là, la France devra répondre. Non plus à Alger, mais au monde entier.
Et l’image du pays des Lumières risque de se dissoudre dans les ténèbres de Sétif, de Guelma, de Paris 1961, de la torture, des camps.
La réaction d’Alger est en réalité bien plus que diplomatique. Elle est historique. Elle met fin à des décennies de relation biaisée, asymétrique, enfumée par les symboles.
Macron voulait restaurer une influence. Il aura précipité un décrochage.
Car l’Algérie n’est plus une ancienne colonie. C’est une puissance régionale. Un pôle d’équilibre. Un acteur du monde multipolaire. Un pays qui peut affamer EDF, perturber le renseignement antiterroriste en Afrique, influencer les mouvements migratoires, peser dans l’OPEP+, torpiller la francophonie.
Paris le sait. Mais feint de ne pas comprendre. Encore !
Le plus grand danger pour Paris ? Ce n’est pas une rupture. C’est l’indifférence. Le retrait progressif d’Alger. Le vide. Le silence.
Car quand un ancien colonisé cesse de parler, ce n’est pas un apaisement. C’est un prélude.
La deuxième guerre d’Algérie ne se livre pas à coups de balles. Mais à coups de vérités. Et elle pourrait bien, cette fois, se solder par la reddition morale de la République française.
S.M.
