Par : R. Malek
Sur les hauteurs de Tipaza, face à la mer méditerranéenne, le vent effleure un monument de pierre jaune que les habitants nomment avec tendresse le Tombeau de la Chrétienne.
En réalité, ce mausolée mystérieux, dressé entre ciel et mer, garde le souvenir de deux souverains d’exception : Juba II et Cléopâtre Séléné, dernier couple royal de la Maurétanie antique.
Deux exilés de l’Histoire, unis par Rome, qui firent de Cherchell, leur capitale, l’un des phares intellectuels et artistiques de la Méditerranée de l’époque.
Le prince berbère devenu érudit romain
Né vers 52 avant J.-C. à Annaba (Algérie), Juba II est le fils du roi numide Juba Ier, un descendant des Rois Massyles, de la dynastie de Massinissa. Il fut l’allié malheureux de Pompée, contre Jules César. Après la défaite de Thapsus, il se suicide à Cirta (actuel Constantine), son fils orphelin est emmené à Rome. Mais le vaincu ne devient pas esclave : il devient élève. Sous la tutelle d’Octavie, sœur d’Auguste, Juba II reçoit l’éducation des grandes maisons romaines : lettres grecques, philosophie, astronomie, cartographie, botanique…
Cirta lui avait donné le sang royal, Rome fit de lui un humaniste. Pline l’Ancien le citera plus tard parmi les savants de son temps. Un roi Berbère, lettré, respecté dans les cercles du pouvoir : l’image était inédite, presque révolutionnaire.
Cléopâtre Séléné, la fille du Soleil d’Alexandrie
Pendant ce temps, sur les rives du Nil, la tragédie des Ptolémées se joue à Actium. Cléopâtre VII et Marc Antoine disparaissent, laissant derrière eux une enfant : Cléopâtre Séléné II, dernière héritière des pharaons. Elle grandit à Rome, dans la même demeure que Juba. Leurs destins se croisent et se reconnaissent.
Auguste, en stratège, les marie et leur confie la Maurétanie, ce vaste royaume qui s’étendait de Cherchell à Tanger. Un mariage politique ? Sans doute. Mais surtout, une rencontre entre deux civilisations, deux mémoires du monde antique.
Cherchell, capitale de la Maurétanie antique
Sous leur règne, la Maurétanie connaît une métamorphose sans précédent.
À Iol Caesarea, l’actuelle Cherchell, s’élèvent palais et temples, marbres et mosaïques inspirés d’Alexandrie et d’Athènes. Les artistes égyptiens côtoient les érudits berbères, les architectes grecs dessinent des cités neuves baignées de lumière. Juba fonde une bibliothèque et un jardin botanique, rédige des traités de zoologie et de géographie. Cléopâtre Séléné, elle, insuffle à la cour maurétanienne le raffinement et la symbolique des Ptolémées. Ensemble, ils créent un royaume cosmopolite, savant, ouvert sur la Méditerranée et le Sahara.
Ce n’est pas une colonie, mais une civilisation nord-africaine autonome, où la pensée circule aussi librement que les caravanes d’or et d’épices.
Le rêve d’un royaume savant
Les monnaies frappées à leur effigie, Rex Juba, Regina Cleopatra, attestent de leur souveraineté. Sous leur impulsion, la Maurétanie devient un carrefour du savoir et du commerce reliant la Grèce, Rome, l’Espagne et les confins du désert.
Juba II envoie même des expéditions vers l’Atlantique. Pline rapporte qu’il explora les “îles des Bienheureux”, actuelles îles des Canaries. Certains, plus audacieux, lui prêtent des voyages jusqu’au Nouveau Monde. Peu importe : l’idée même qu’un roi Berbère ait rêvé de franchir les limites du monde connu suffit à nourrir la légende.
Le mausolée de la mémoire
Lorsque Cléopâtre Séléné meurt prématurément, vers l’an 5 de notre ère, Juba, éploré, fait ériger pour elle un tombeau monumental à Tipaza. Le Mausolée royal de Maurétanie, ce “Tombeau de la Chrétienne” qui domine la mer méditerranéenne, unit dans la pierre des traditions numides et égyptiennes.
C’est là, plus tard, que le roi rejoindra son épouse. Leur fils, Ptolémée, leur succédera brièvement avant que Rome n’annexe définitivement le royaume.
Mais sur cette colline, le vent n’a jamais cessé de souffler sur la mémoire d’un rêve algérien.
Réhabiliter un âge d’or oublié
Cherchell fut, un instant de l’Histoire, le miroir de la Méditerranée. Sous Juba II et Cléopâtre Séléné, l’Algérie antique rayonnait de science, d’art et de tolérance, dialoguant d’égal à égal avec Rome et Alexandrie.
Leur héritage survit encore : dans les ruines de Cherchell, les mosaïques de Tipaza, et la fierté des peuples locaux.
Réhabiliter leur mémoire, c’est rappeler qu’avant les conquêtes et les dominations, le royaume de la Maurétanie fut un foyer de lumière et de savoir. Juba II et Cléopâtre Séléné n’étaient pas les ombres d’un empire, ils furent ses éclats les plus lumineux. La cité de Cherchell, leur capitale, demeure le témoin d’un temps où l’Algérie éclairait la Méditerranée.
