Il y a des polémiques qui sentent moins la politique que la sueur froide des nerfs à vif. Celle qui a surgi autour du gaz algérien et de la Jordanie appartient à cette catégorie de tumulte où l’on ne cherche plus à comprendre, mais à humilier, où l’on ne débat plus d’intérêts, mais de susceptibilités, où la géopolitique elle-même finit défigurée par le vacarme des commentaires.
En quelques heures, un dossier de marché, de contrats, de cargaisons et de souveraineté a été transformé en théâtre de grimaces, en concours de postures, en foire numérique où chacun s’improvise stratège, procureur et gardien de l’honneur national.
Remettons donc les choses dans l’ordre, avec la froideur que réclame toute affaire sérieuse. L’Algérie n’est pas une œuvre de bienfaisance. Elle n’est pas une bourse ouverte à tous les vents régionaux. Elle n’est pas tenue de livrer ses ressources au rythme des émotions, des emballements et des caprices connectés. Elle est un État souverain, détenteur d’un levier stratégique, libre de choisir ses priorités, ses partenaires, ses cadences et ses arbitrages. C’est son droit. Mieux encore, c’est son devoir. Un pays qui renoncerait à penser sa ressource comme un instrument de puissance serait un pays qui consentirait lui-même à sa propre dilution.
C’est là que le débat déraille. Car affirmer cette évidence ne revient pas à insulter la Jordanie. Dire que l’Algérie n’a pas à distribuer son gaz sous pression émotionnelle ne signifie pas que le royaume hachémite serait un pays de quémandeurs. Il faut être tombé bien bas dans l’indigence intellectuelle pour confondre besoin énergétique et mendicité. La Jordanie n’est pas un mendiant au seuil d’une puissance capricieuse.
Elle est un État sous contrainte, exposé à des secousses régionales qui bousculent ses approvisionnements, fragilisent ses équilibres et l’obligent à chercher des solutions. Cela s’appelle gouverner dans la tempête. Ce n’est ni honteux ni déshonorant.
Mais il faut dire aussi, sans trembler, que l’Algérie n’a pas à s’excuser d’être aujourd’hui regardée comme un fournisseur central dans une région déstabilisée. Quand des routes énergétiques vacillent, quand des volumes se contractent, quand les certitudes d’hier se défont sous les coups de la guerre et des chocs géopolitiques, les pays qui tiennent debout redeviennent essentiels.
Alger n’a pas volé ce retour de centralité. Il est le fruit d’une donnée brute, presque austère, que beaucoup découvrent avec agacement. Dans un environnement de fractures, l’Algérie demeure une puissance énergétique avec laquelle il faut compter. C’est précisément ce qui dérange ceux qui voudraient la voir se comporter comme une annexe sentimentale, docile, distribuable, tenue de répondre à chaque drame par une offrande.
Or un État ne se gouverne pas à la pitié. Il se gouverne à l’intérêt. C’est ce que rappelait, malgré ses excès de ton, le texte qui a nourri la controverse lorsqu’il soulignait que les États ne sont pas gouvernés par l’émotion, mais par les accords. Sur ce point, rien à redire. Voilà même le noyau dur de toute lecture sérieuse de cette séquence. Dans le monde du gaz, il n’existe ni gratuité romantique ni morale de la cargaison offerte. Il existe des prix, des engagements, des délais, des infrastructures, des opportunités, des demandes formalisées et des stratégies nationales.
Le reste n’est que mousse verbale.
Et cette mousse verbale, précisément, empoisonne tout. Elle a produit deux caricatures également détestables. La première présente l’Algérie comme une puissance sèche, arrogante, presque tenue de se justifier dès lors qu’elle privilégie ses propres intérêts. La seconde réduit la Jordanie à une figure d’humiliation, comme si la dépendance énergétique autorisait la condescendance. Les deux caricatures procèdent du même vice. Elles infantilisent les États. Elles dégradent les peuples. Elles remplacent l’analyse par le réflexe. Elles donnent à la bêtise la posture du courage.
Il faut avoir la lucidité de voir le piège. Le piège de l’orgueil n’est pas seulement celui des nations, il est celui des foules numériques qui veulent forcer les nations à se parler avec la langue de la gifle. On leur souffle qu’il faut choisir entre la souveraineté et la fraternité, entre la fermeté et le respect, entre la défense de ses intérêts et la considération due à l’autre. Fausse alternative.
L’Algérie peut défendre son gaz comme une ressource stratégique sans rabaisser la Jordanie. Elle peut tenir une ligne de souveraineté sans s’abaisser dans l’insulte. Elle peut rappeler qu’elle ne cède pas à la pression émotionnelle sans transformer un pays frère en cible commode pour défouloirs numériques.
Au demeurant, ceux qui prétendent servir l’Algérie en déversant leur mépris sur les Jordaniens lui rendent un très mauvais service. Ils rapetissent sa position au lieu de la grandir. Un grand pays ne se défend pas avec des petites phrases. Une puissance sérieuse n’a pas besoin de l’injure pour faire valoir ses droits. Plus la position algérienne est forte, moins elle a besoin d’être braillée.
Plus elle est légitime, moins elle a besoin de s’acoquiner avec les comptoirs numériques de la vulgarité. La souveraineté est une majesté, pas une crise de nerfs.
Quant à la Jordanie, il serait tout aussi injuste de lui faire payer par la dérision ce que la géographie et l’histoire lui imposent comme charge. Ce pays vit depuis des années à la lisière des séismes, absorbant des pressions que bien d’autres n’auraient pas supportées sans se fissurer. Sa fragilité énergétique n’est pas une faute morale. Elle n’est pas une tache sur sa dignité. Elle est la conséquence d’un environnement brutal.
Chercher des alternatives, négocier des volumes, sécuriser l’électricité, tout cela relève du comportement normal d’un État responsable. Là encore, la réalité adulte est plus sobre que le cirque des plateformes.
Ce qui est insupportable, au fond, dans cette affaire, c’est cette passion contemporaine pour l’abaissement. Il ne suffit plus de défendre son point de vue, il faut désormais humilier l’autre. Il ne suffit plus d’affirmer ses intérêts, il faut ridiculiser ceux d’en face. Il ne suffit plus de rappeler qu’un pays est souverain, il faut que quelqu’un, quelque part, soit traité comme un débiteur de dignité. C’est cette logique qu’il faut fracasser. Non pour ménager les susceptibilités, mais pour sauver le sens même du politique.
Car le politique commence là où s’arrête l’hystérie. Il commence quand on comprend que les ressources sont des instruments de puissance, non des accessoires de vanité. Il commence quand on admet que les États ne sont ni des influenceurs ni des commentateurs enragés.
Il commence quand on refuse de prendre les éructations des réseaux pour la voix des peuples. Sur ce point, le texte qui a fait scandale disait juste en rappelant que l’époque donne une tribune à l’imbécile avant de le prendre pour le représentant d’une nation. Toute la tragédie contemporaine tient dans cette formule. Nous confions trop souvent le prestige des pays à ceux qui ne savent manier que l’excès.
Alors, qu’il soit dit clairement. L’Algérie a raison de défendre ses intérêts. Elle a raison de traiter son gaz comme une arme de souveraineté et non comme une offrande due à la première panique régionale. Elle a raison de refuser la dramaturgie sentimentale qui voudrait l’enchaîner à des obligations morales taillées par le vacarme numérique. Mais la force de cette position n’exige ni mépris pour la Jordanie ni sarcasmes contre son peuple.
Au contraire. Plus la position d’Alger est solide, plus elle peut se permettre la hauteur. Plus elle est sûre d’elle-même, moins elle a besoin d’écraser l’autre pour exister.
La vraie bataille n’oppose donc ni l’Algérie à la Jordanie ni un peuple à un autre.
Elle oppose le sérieux des États au carnaval des plateformes.
Elle oppose la souveraineté à la démagogie. Elle oppose la dignité à la vulgarité.
Et si l’Algérie veut sortir grandie de cette séquence, ce ne sera ni en distribuant son gaz sous injonction affective ni en applaudissant les petits procureurs de l’humiliation. Ce sera en restant fidèle à ce qu’un État digne doit toujours être, ferme sur ses intérêts, calme dans sa parole, et trop haut pour se vautrer dans la boue des commentaires.
Parce qu’au bout du compte, le gaz passe, les crises tournent, les cargaisons changent de cap, mais les nations, elles, ne devraient jamais consentir à parler le langage des imbéciles.
S. Méhalla
