Juriste de formation, Hocine Houam est un fin analyste des questions politiques et sécuritaires en Afrique. Il a grandi dans un environnement marqué par la diplomatie et les relations internationales, en tant que fils de militaire diplomate. Depuis 2007 et son «retour» à Tamanrasset, il s’est totalement consacré à l’étude et à l’analyse du continent africain particulièrement la région du Sahel où il avait été pris au cœur du coup d’Etat de 2012 au Mali. Son expérience de terrain, forgée à travers de nombreux voyages et séjours prolongés dans la région lui a permis de développer un regard profondément humain et lucide sur les dynamiques sociales, politiques et culturelles qui traversent le continent. Dans l’entretien qui suit, en fin connaisseur, il analyse pour les lecteurs de Crésus, la situation dans la région marquée par d’éternels bouleversements. Écoutons-le.
Entretien réalisé par Samir MÉHALLA
Crésus : Selon ACLED, les groupes comme JNIM et l’EIGS étendent leurs opérations au Niger (notamment à Dosso), au Burkina Faso et au Mali, avec des attaques sophistiquées (drones, sièges de capitales).
En quoi cette expansion menace-t-elle directement la frontière algérienne, et quels scénarios de contagion redouter ?
Ce que j’ai pu observer sur le terrain ces dernières années, c’est une transformation radicale des capacités tactiques et technologiques des groupes djihadistes actifs au Sahel. Ils ne se contentent plus d’attaques improvisées ou d’embuscades classiques, ils mènent aujourd’hui une guerre asymétrique d’une grande sophistication, avec des moyens peu coûteux mais redoutablement efficaces.
Des groupes comme le JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans) ou l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) ont intégré dans leurs modes opératoires des drones modifiés parfois utilisés comme drones kamikazes ainsi que des engins explosifs improvisés (EEI) d’un niveau de complexité que l’on ne voyait pas auparavant dans la région. J’ai pu voir des dispositifs capables de causer des dégâts très importants, tout en étant fabriqués avec des composants bon marché et accessibles.
Ce qui est particulièrement préoccupant, c’est leur capacité à brouiller les signaux électroniques. Ils utilisent des systèmes de brouillage pour neutraliser les drones de surveillance ou d’attaque des armées sahéliennes. Cela réduit considérablement l’avantage technologique des forces régulières, qui se retrouvent aveugles dans des zones déjà difficiles à contrôler à cause du relief, de l’étendue du territoire et du manque d’infrastructures militaires.
Ces groupes s’inspirent de conflits extérieurs : Afghanistan, Yémen, Liban ou en Somalie. Ils adaptent des tactiques éprouvées à leur propre environnement. Sur le terrain, cela se traduit par une mobilité extrême : motos, pick-up, pistes secondaires, frappes rapides… puis repli immédiat sans volonté d’occuper durablement les zones. Cette logique de fluidité rend leur traque très difficile.
Les premières expérimentations de ces tactiques, je les ai vues à Tillabéri et à Dosso, au Niger. Elles se sont rapidement diffusées vers le centre du Mali, le nord du Burkina Faso et d’autres zones instables. Aujourd’hui, ces groupes sont capables de frapper les centres névralgiques des États. L’attaque de l’aéroport de Bamako en septembre 2024, ou les frappes coordonnées autour de Niamey, en sont des exemples très révélateurs.
Leur montée en puissance technologique représente une rupture stratégique. Grâce aux brouilleurs électromagnétiques, ils peuvent désactiver les communications entre les drones et leurs opérateurs, perturber les signaux GPS, voire détourner certains engins. Cela rend inopérantes nombre de missions de reconnaissance ou de frappe, et leur offre une forme d’invisibilité tactique dans un environnement déjà très difficile à surveiller.
Une partie de ces innovations circule désormais au Sahel par des réseaux clandestins, mais aussi, selon certaines sources, avec le soutien indirect de puissances étrangères cherchant à affaiblir la présence russe dans la région. Il est probable que certains services occidentaux ou ukrainiens aient facilité la diffusion de ces savoir-faire auprès de groupes armés irréguliers, dans une logique de guerre indirecte contre les forces russes notamment les mercenaires de Wagner, aujourd’hui remplacés par Africa Corps et d’autres unités russes dans plusieurs zones du Mali.
Cette dynamique a bouleversé l’équilibre sécuritaire. Les armées sahéliennes, déjà mal équipées, souffrent du retrait des forces internationales et de la MINUSMA. Privées d’appui aérien, de renseignement et de capacités logistiques robustes, elles peinent à contenir des groupes de plus en plus audacieux, mieux formés et technologiquement outillés. Les partenariats militaires noués avec la Russie n’ont pas inversé cette tendance, les troupes russes se concentrant sur la sécurisation des capitales ou des sites stratégiques, et négligeant les zones frontalières devenues des sanctuaires pour les groupes djihadistes.
Le Sahel est ainsi devenu un foyer majeur du terrorisme mondial. Tant que les États sahéliens ne disposeront pas d’une stratégie claire, articulant défense territoriale, guerre électronique, renseignement et action socio-économique dans les zones vulnérables, ils resteront exposés aux attaques de groupes capables de s’adapter en permanence et de tirer profit des rivalités internationales..
Les bastions djihadistes de la région de Kidal, au nord du Mali, se situent à moins de 200 kilomètres de la frontière algérienne, exposant directement les régions de Tamanrasset et Djanet aux risques d’infiltration. Cette menace est accentuée par l’existence de vastes réseaux transsahariens de contrebande, qui traversent une frontière difficile à contrôler entre le Mali, le Niger et le sud de l’Algérie.
Les trafics illicites, qu’il s’agisse d’armes, de drogues ou de migrants, sont en grande partie contrôlés par ces groupes armés, leur assurant des ressources financières constantes et une logistique bien implantée.
Ils exploitent également les fragilités sociales des zones frontalières, longtemps marquées par un sous-développement chronique, un manque d’investissements publics et un profond sentiment d’abandon. Ces conditions constituent un terrain fertile pour la propagande djihadiste.
Dans ces espaces sahéliens où la présence étatique est faible ou absente, les groupes djihadistes déploient une stratégie dite d’engagement civil. En échange de silence ou d’allégeance, ils offrent une sécurité minimale, un arbitrage des conflits locaux, voire des aides alimentaires ou financières.
Dans ce contexte, plusieurs scénarios de contagion du conflit sahélien vers le territoire algérien apparaissent de plus en plus crédibles. Le premier consiste en des attaques directes contre des postes militaires frontaliers, visant à tester les capacités de réaction de l’armée algérienne. Des drones, des EEI ou des embuscades pourraient être utilisés pour perturber le dispositif de sécurité et forcer Alger à redéployer massivement des forces dans le Sud.
Le deuxième scénario, plus discret mais tout aussi dangereux, viserait à créer des zones grises dans le Sahara algérien, échappant au contrôle de l’État. Ces zones pourraient servir de bases de repli, de transit logistique ou même de camps d’entraînement, comme cela a déjà été observé dans les régions frontalières entre le Bénin, le Burkina Faso et le Niger. Enfin, un troisième scénario, à forte portée symbolique, envisagerait des attaques ciblées contre des infrastructures stratégiques, notamment les sites énergétiques du Sud algérien, dans le but de saper la crédibilité sécuritaire du pays et de créer un impact médiatique international.
Cette dynamique inquiétante est aggravée par le retrait progressif des acteurs internationaux. Le départ de la MINUSMA a privé les armées sahéliennes d’un soutien essentiel, notamment en matière de renseignement, d’appui aérien et de logistique. Dans ce vide sécuritaire, les forces russes, représentées d’abord par le groupe Wagner puis par Africa Corps, se concentrent essentiellement sur la protection des capitales et des régimes en place, abandonnant les vastes zones frontalières aux groupes armés.
Ce désengagement international est renforcé par un manque de coordination régionale. Les États du Sahel peinent à harmoniser leurs stratégies militaires, et l’annulation ou la mise en sommeil d’accords de coopération sécuritaire, tels que le CEMOC (Comité d’état-major opérationnel conjoint), établi à Tamanrasset en 2010 entre l’Algérie, le Mali, le Niger et la Mauritanie, a fortement affaibli les capacités communes de réponse aux menaces transfrontalières. En l’absence de coordination structurée et de mécanismes efficaces de partage du renseignement, les groupes djihadistes exploitent les failles dans les dispositifs nationaux, consolidant leurs positions dans les marges territoriales échappant au contrôle des États.
L’extension progressive du conflit sahélien vers le Nord, combinée à la montée des trafics et aux vulnérabilités sociales, fait peser une menace sérieuse sur la sécurité de l’Algérie. Sans une réponse sécuritaire adaptée, doublée d’un véritable plan de développement dans les régions du Sud, le pays court le risque de voir cette zone stratégique se transformer en nouvelle ligne de front du djihadisme régional, avec des répercussions régionales durables.
Le Conseil de sécurité de l’ONU évoque une «dégradation humanitaire» et des «violences intercommunautaires» exacerbées. Comment ces fractures facilitent-elles l’implantation des groupes armés ?
La situation sécuritaire au Sahel notamment au Mali, au Burkina Faso et au Niger évolue dans une direction extrêmement préoccupante. Sur le terrain, on voit clairement une dynamique d’effondrement progressif, les crises sécuritaires, humanitaires et sociales s’alimentent mutuellement, et cela crée un vide que les groupes djihadistes exploitent avec une grande efficacité.
Dans beaucoup de zones rurales, l’État est tout simplement absent. Là où il est encore présent, il est souvent perçu comme lointain, inefficace, voire hostile. Et c’est précisément dans ces interstices que les groupes armés s’installent, en se présentant comme des alternatives. Ils ne se contentent plus d’imposer la peur, ils proposent aussi un cadre rudimentaire, certes, mais qui répond à des besoins immédiats.
En 2024, on a estimé qu’environ 7 millions de personnes ont été déplacées dans la région. Ce sont des populations qui n’ont plus accès à l’eau potable, aux soins de base, ni à l’éducation. Plus de 8 000 écoles sont aujourd’hui fermées.
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L’aide humanitaire peine à répondre aux besoins, ne couvrant qu’une fraction des urgences. Pendant ce temps, les budgets militaires des États concernés dépassent largement les dépenses humanitaires avec environ 2 milliards d’euros par an alloués à la défense, contre quatre fois moins pour l’aide humanitaire. Ce déséquilibre est exploité par les groupes armés, qui proposent leurs propres services, tels que des distributions alimentaires, une justice coutumière ou une médiation dans les conflits locaux. La dégradation de la situation humanitaire s’articule avec des violences intercommunautaires croissantes, notamment entre éleveurs et agriculteurs pour l’accès aux terres et à l’eau. Les groupes djihadistes manipulent ces conflits historiques en se présentant comme les défenseurs de communautés marginalisées. Au Mali, par exemple, des tensions anciennes entre les Peuls, souvent éleveurs, et les Dogons, majoritairement agriculteurs, ont dégénéré avec la création de milices d’autodéfense comme les Dozos, soutenues et armées par le gouvernement malien. En réaction, Amadou Koufa, un prédicateur peul, a fondé la Katiba Macina pour défendre les intérêts peuls face à ce qu’il considérait comme une répression étatique. Cette configuration a facilité l’enracinement du djihadisme dans le centre du Mali.
De telles alliances locales permettent aux groupes armés de recruter facilement et de s’implanter durablement dans les zones rurales, en profitant des tensions communautaires et de l’absence prolongée de l’État. Dans ces contextes de vacance sécuritaire, ils imposent leur autorité par la terreur, multipliant les exécutions publiques, les amputations comme formes de justice, et en instaurant une fiscalité de guerre sur les flux commerciaux, les trafics transfrontaliers ou même l’aide humanitaire. Ce modèle de gouvernance par la coercition et l’opportunisme communautaire renforce leur enracinement local et complique considérablement les efforts de stabilisation étatiques ou internationaux.
Le vide sécuritaire est accentué par le retrait de l’État dans de nombreuses zones, notamment dans le nord du Mali, du Niger et du Burkina Faso.
Dans ces conflits intercommunautaires, les réponses purement militaires des États se sont souvent révélées contre-productives. Les opérations de contre-insurrection ont parfois aggravé l’insécurité alimentaire et entraîné de nouveaux déplacements. En outre, certaines lois antiterroristes ont compliqué l’acheminement de l’aide humanitaire dans les zones contrôlées par les groupes armés, en interdisant tout contact, y compris pour des négociations d’accès.
L’ensemble de ces facteurs humanitaires, communautaires, institutionnels et stratégiques compose un schéma d’exploitation systémique des vulnérabilités régionales. En définitive, la conjugaison des désastres humanitaires, des fractures communautaires et de la déliquescence étatique engendre une zone de vulnérabilité continue s’étendant du Sahel central jusqu’aux pays côtiers. Sans une réorientation urgente vers des solutions politiques inclusives, un renforcement des systèmes judiciaires et un financement accru de l’aide vitale, l’expansion djihadiste vers l’Afrique côtière notamment le Bénin, le Togo et vers l’Algérie deviendra irréversible.
Les Émirats, Israël, la Turquie, la Russie, et le Maroc… Quel rôle précis joue chacun dans le Sahel ? Par exemple, la Russie (via Wagner) a subi des défaites au Mali, mais conserve-t-elle une influence via le Niger ?
Depuis 2023, le Sahel central s’est imposé comme l’un des principaux foyers de recomposition géopolitique mondiale, devenant un échiquier stratégique où s’affrontent des intérêts divergents. La succession de coups d’État militaires, conjuguée au désengagement progressif de puissances occidentales comme la France et les États-Unis, a accéléré l’effondrement des structures étatiques sahéliennes. Ce vide sécuritaire et politique a ouvert la voie à une multiplication d’acteurs internationaux, chacun poursuivant ses propres objectifs économiques, sécuritaires ou diplomatiques, souvent au détriment de la stabilité régionale.
Dans ce contexte chaotique, la Russie a su rebondir après le retrait du groupe Wagner du Mali en juin 2025. Ce départ, causé par des revers militaires face aux djihadistes et la perte de plusieurs de ses commandants, n’a pas marqué la fin de la présence russe, mais sa transformation. Moscou a rapidement redéployé l’Africa Corps (AC), une force paramilitaire directement rattachée à son ministère de la Défense. Cette nouvelle structure, forte d’environ 1 000 hommes stationnés au Mali, a été équipée de matériel lourd, tels que des chars Vystrel et des obusiers Msta-B, et a mené plusieurs frappes ciblées contre des groupes armés. Le but affiché est de renforcer les régimes militaires au pouvoir tout en sécurisant l’accès à des ressources stratégiques comme l’or et l’uranium. Des bases militaires ont d’ailleurs été construites à proximité de ces gisements. Au Niger toutefois, le président Abdourahamane Tiani tente de freiner cette dépendance et cherche à rééquilibrer les partenariats de son pays.
Les Émirats arabes unis ont, eux, choisi une approche plus hybride, combinant diplomatie économique et influence sécuritaire. Devenus les premiers acheteurs d’or africain, ils représentaient à eux seuls plus de 66 % des exportations illégales en 2022. Leur stratégie au Sahel s’articule autour d’investissements dans des infrastructures vertes, comme la centrale solaire de Touba coura au Mali, mais aussi par des accords militaires renforcés avec les juntes en place. En parallèle, les Émirats soutiennent certains groupes armés, notamment les Forces de soutien rapide au Soudan et les milices du maréchal Haftar en Libye, renforçant leur rôle d’intermédiaire sécuritaire dans la région. Cette dynamique s’accompagne d’un appui indirect à l’influence israélienne et marocaine, illustrant l’interconnexion croissante des stratégies moyen-orientales en Afrique subsaharienne.
«Depuis 2023, le Sahel central s’est imposé comme l’un des principaux foyers de recomposition géopolitique mondiale, devenant un échiquier stratégique où s’affrontent des intérêts divergents».
Israël, de son côté, poursuit une stratégie plus discrète mais tout aussi déterminée. Dans le prolongement des Accords d’Abraham, Tel Aviv cherche à étendre sa normalisation diplomatique avec plusieurs pays africains, dont le Tchad, le Mali et même le Niger. À travers des propositions de coopération sécuritaire, Israël tente de se positionner comme un acteur dans la lutte contre le terrorisme et pour le développement économique. Cette présence, bien que moins visible, inquiète profondément l’Algérie, qui voit dans cette dynamique une tentative conjointe d’Israël, des Émirats et du Maroc d’affaiblir son influence stratégique en Afrique du Nord et au Sahel.
La Turquie, quant à elle, mise sur une projection de puissance technologique et logistique. Elle fournit des drones armés Bayraktar TB2 aux armées du Mali et du Burkina Faso, qui les utilisent dans la lutte contre les groupes djihadistes. Toutefois, ces frappes sont régulièrement dénoncées pour leurs effets collatéraux, notamment les pertes civiles. Sur le plan économique, Ankara défend un projet de corridor transsaharien reliant l’Algérie au Golfe de Guinée, en concurrence directe avec l’initiative marocaine. Ce projet vise à faire de la Turquie un acteur incontournable de l’intégration régionale et du contrôle des flux commerciaux.
Le Maroc cherche à s’imposer comme un acteur diplomatique et économique majeur dans la région. Il développe une stratégie d’ouverture économique à destination des pays enclavés du Sahel. Grâce à la Sahel Atlantic Initiative, le royaume propose de mettre à disposition ses infrastructures portuaires et ferroviaires pour les États du Mali, du Niger, du Tchad et du Burkina Faso. Cependant, le manque de moyens financiers, malgré le soutien envisagé des Émirats arabes unis, ainsi que les défis sécuritaires persistants dans la région, freinent la concrétisation du projet, qui reste pour l’instant en suspens et n’a pas véritablement abouti sur le terrain.
Ce jeu d’influences croisé alimente des dynamiques conflictuelles et complexifie les recompositions régionales. Les Émirats et la Turquie s’affrontent par groupes armés interposés en Libye, un affrontement indirect qui s’étend désormais jusqu’au Sahel. Dans le même esprit, l’Algérie dénonce une alliance triangulaire entre les Émirats, le Maroc et Israël, qu’elle accuse de vouloir déstabiliser sa position dans la région. Sur le plan économique, la compétition est féroce, le projet de corridor logistique turc entre en concurrence directe avec l’initiative marocaine visant le contrôle des routes commerciales vers l’Atlantique. Le retrait du géant français Orano du Niger a également attisé les convoitises autour de l’uranium nigérien, désormais ciblé par la Russie et l’Iran.
Sur le terrain, malgré l’arrivée massive de matériel militaire et les partenariats sécuritaires, la menace djihadiste reste vivace. Les groupes comme le JNIM et l’EIGS continuent leur progression, s’appuyant sur les tensions communautaires, la désagrégation des États et l’absence de coordination entre les puissances extérieures. Les populations civiles, souvent prises en otage entre les frappes aériennes imprécises et les exactions des groupes armés, développent une méfiance croissante à l’égard des forces nationales comme étrangères.
Le projet Algerie-Nigeria a subi 10 attentats en 2025 au Niger (région de Dosso). Ces attaques sont-elles le fait de groupes djihadistes autonomes, ou s’inscrivent-elles dans une stratégie pilotée par des États hostiles (ex: Maroc, Russie) ?
Les dix attentats recensés en 2025 contre les infrastructures énergétiques du projet de gazoduc transsaharien semblent principalement relever de l’action de groupes djihadistes locaux. Les attaques ont été attribuées à des factions comme Lakurawa, un groupe dont le nom signifie recrues en haoussa. Affilié à EIGS ou au JNIM, Lakurawa est issu des communautés pastorales frontalières du Niger, du Nigeria et du Mali. D’abord perçus comme des groupes de protection contre les bandits, ces acteurs ont progressivement dérivé vers des actions terroristes plus violentes, marquées par l’imposition de la charia, la collecte forcée de la zakat et des exécutions brutales, comme à Gueza et Sansa Koira. Les cibles de ces attaques sont clairement stratégiques, visant des infrastructures vulnérables telles que des oléoducs ou des stations de pompage.
Certaines théories suggèrent une implication d’acteurs étatiques, mais il est difficile d’apporter des preuves concrètes pour les étayer. Le Maroc et les Émirats arabes unis, qui soutiennent un projet concurrent de gazoduc reliant le Nigeria à l’Atlantique via l’Afrique de l’Ouest, sont parfois soupçonnés d’ingérence. La rivalité économique est bien réelle, mais le projet marocain n’est pas perçu comme significativement plus sécurisé que celui du gazoduc transsaharien, en raison de l’instabilité persistante dans la bande sahélienne.
La Russie, de son côté, a tenté de renforcer sa présence au Niger, notamment à travers des accords militaires et un intérêt affirmé pour l’uranium abandonné par Orano (ex-Areva), avant que le gouvernement du général Tiani ne mette un terme à toute coopération avec Moscou. Néanmoins, les analyses menées par l’organisation Conflict Armament Research montrent que les armes utilisées par les groupes djihadistes ne proviennent pas de fournitures russes. Environ 75 % de l’arsenal saisi provient de détournements d’équipements militaires sahéliens ou de trafics locaux et internationaux.
L’autonomie des groupes djihadistes dans ces attaques s’explique également par plusieurs facteurs structurels. D’une part, ils s’approvisionnent principalement en armes grâce au pillage des stocks militaires du Mali, du Niger et du Burkina Faso. Environ 25 % des armes recensées au Sahel central proviennent de ces armées, contre seulement 7 % provenant de Libye. D’autre part, le contexte sécuritaire fortement dégradé dans les zones frontalières, notamment depuis le coup d’État militaire de 2023 au Niger, a laissé un vide sécuritaire majeur. Ce vide a été exploité par les Lakurawa pour étendre leur influence, d’autant plus que les patrouilles militaires conjointes entre le Niger et le Nigeria ont été suspendues, permettant aux djihadistes de multiplier les incursions violentes.
Les Émirats sont largement soupçonnés d’ingérences directes ou indirectes dans divers conflits régionaux, ce qui alimente les interrogations sur leur rôle éventuel dans le Sahel. Au Soudan, ils ont soutenu le général Hemetti et sa milice Rapid Support Forces en leur fournissant armes et entraînement, contribuant ainsi à l’aggravation des tensions dans un pays déjà instable. En Libye, leur appui logistique et matériel au général Haftar a prolongé la guerre civile, renforçant leur présence stratégique dans une région clé. Dans la Corne de l’Afrique, les Émirats interviennent également auprès des séparatistes du Somaliland, leur apportant un soutien financier et militaire dans le but d’étendre leur influence régionale. Ces multiples interventions traduisent une stratégie délibérée d’instrumentalisation d’acteurs locaux, utilisés comme leviers pour asseoir leur pouvoir, ce qui alimente les soupçons sur une implication indirecte dans les dynamiques djihadistes au Sahel.
Cette influence ne se limite pas aux opérations militaires ou aux appuis matériels. Elle se manifeste aussi dans le discours politique de certaines juntes militaires sahéliennes, qui adoptent une rhétorique de plus en plus agressive à l’égard de l’Algérie, perçue comme un acteur régional rival.
La Russie cherche-t-elle à contrôler les flux énergétiques vers l’Europe via le Niger, comme le suggère la rivalité gazière ? Les États-Unis, intéressés par le GAA, voient-ils l’Algérie comme un partenaire ou un obstacle ?
La compétition énergétique en Afrique de l’Ouest s’inscrit dans une dynamique géopolitique où les intérêts russes et américains convergent, sans toutefois emprunter les mêmes modalités d’influence. Dans ce contexte, la Russie avait renforcé sa présence au Niger jusqu’en 2025, avant d’en être écartée par Tiani, non pas dans le but de contrôler directement les flux énergétiques, mais afin de sécuriser ses intérêts stratégiques par une approche politico-militaire. Depuis le coup d’État de 2023, la présence du groupe Wagner dans le pays a été interprétée comme un levier d’influence destiné à protéger les ressources minières critiques, notamment l’uranium, tout en contestant les positions occidentales dans la région. Toutefois, malgré les spéculations récurrentes sur une implication russe dans le projet de gazoduc transsaharien (TSGP), aucune preuve sérieuse ne corrobore l’hypothèse d’un pilotage énergétique de Moscou sur ce dossier.
Dans cette logique, les régimes militaires, comme celui en place au Niger, exploitent le discours sur la menace étrangère, qu’elle soit marocaine, française ou américaine, pour renforcer leur légitimité interne et masquer leur incapacité à stabiliser le territoire. Ce narratif, bien que favorable aux intérêts de la Russie en affaiblissant les alliances traditionnelles de l’Occident, ne traduit pas une stratégie énergétique pilotée de façon centralisée par Moscou. La Russie continue de concentrer ses efforts sur le marché européen, où elle demeure un fournisseur clé malgré les sanctions imposées par l’Union européenne. Ce positionnement énergétique en Europe rend peu prioritaire, pour Moscou, l’investissement stratégique massif dans des projets instables comme le TSGP.
À l’opposé, les États-Unis affichent une stratégie beaucoup plus explicite en matière énergétique en Afrique de l’Ouest, centrée sur le soutien au gazoduc Nigeria-Maroc, aussi appelé Gazoduc Atlantique Africain (GAA). Ce projet, long de 5 600 km et traversant 13 pays côtiers, répond aux critères américains de sécurité et de rentabilité en évitant les zones sahéliennes instables, en offrant un débouché direct vers le marché européen via le Maroc et en s’alignant sur les politiques climatiques émergentes grâce à des couplages avec des projets d’hydrogène vert, comme le hub énergétique en développement à Nador. Le GAA bénéficie ainsi du soutien politique et financier de Washington et d’Abou Dhabi, qui le considèrent comme un levier stratégique pour réduire la dépendance européenne vis-à-vis du gaz russe et renforcer les partenariats pro-occidentaux en Afrique du Nord.
«Les Émirats sont largement soupçonnés d’ingérences directes ou indirectes dans divers
Dans ce cadre, l’Algérie apparaît de plus en plus comme un concurrent géopolitique pour les États-Unis. D’une part, Alger est partie prenante du TSGP, projet concurrent du GAA, et entretient une proximité avec Moscou au sein de plateformes comme le Forum des pays exportateurs de gaz. D’autre part, l’Algérie a montré sa capacité à instrumentaliser ses infrastructures gazières à des fins politiques, comme en témoigne la suspension du gazoduc Maghreb-Europe (GME) en 2021, décision perçue à Washington comme un signal de défiance vis-à-vis des partenaires occidentaux, notamment le Maroc et l’Espagne. Cette posture renforce l’hostilité américaine à l’égard d’un axe énergétique algéro-nigérian, même si elle ne se traduit pas par un embargo formel. En parallèle, les États-Unis exercent une pression économique croissante sur l’Union européenne pour qu’elle augmente ses importations de GNL américain, avec des engagements commerciaux atteignant 350 milliards de dollars. Cette dynamique marginalise les projets qui ne sont pas alignés sur les standards de l’alliance euro-atlantique, notamment le TSGP, et renforce l’attractivité du GAA.
En comparant les deux projets gaziers en question, le TSGP et le GAA, les différences sont à la fois techniques et géopolitiques. Le TSGP, long de 4 128 km, prévoit un passage par le Niger et le Sahel, pour un coût estimé à 10 milliards de dollars. Il bénéficie du soutien de la Banque africaine de développement, mais fait face à une instabilité sécuritaire importante, notamment en raison de la présence de groupes djihadistes actifs au Mali, au Burkina Faso et au Niger.
À l’inverse, le GAA, bien que plus coûteux, environ 25 milliards de dollars, et conçu pour contourner les zones à risque en longeant le littoral atlantique, traverse néanmoins plusieurs pays également confrontés à des défis sécuritaires. Il bénéficie toutefois du soutien des États-Unis et de l’Union européenne, et s’inscrit dans une logique de coopération régionale renforcée autour du Maroc. Son principal obstacle demeure le contentieux juridique lié au Sahara Occidental, susceptible de générer des blocages au sein des instances internationales.
Dans cette rivalité énergétique, la Russie, bien qu’elle renforce sa présence militaire au Sahel, reste en marge du pilotage direct des flux gaziers africains. Sa priorité demeure la consolidation de ses positions sur le marché européen via des canaux directs ou alternatifs au territoire ukrainien. Les États-Unis, en revanche, perçoivent clairement l’Afrique de l’Ouest comme un terrain stratégique pour façonner les futurs corridors énergétiques vers l’Europe, et tentent de marginaliser les initiatives concurrentes en favorisant les partenariats pro-occidentaux. L’Algérie, dans ce paysage, joue un rôle ambivalent, partenaire régional essentiel mais trop proche de Moscou pour inspirer la confiance américaine.
Toutefois, en tant que principal producteur de gaz de la région, le Nigeria pourrait à terme privilégier une option alternative en misant sur le gaz naturel liquéfié (GNL), grâce à ses infrastructures déjà opérationnelles sur Bonny Island. Cette option lui permettrait d’éviter de choisir entre le TSGP et le GAA, en se positionnant comme un fournisseur flexible sur le marché mondial, sans dépendance à des infrastructures terrestres sujettes à instabilité ou conflits politiques. La concurrence entre le TSGP et le GAA pourrait ainsi céder la place à une bataille commerciale pour les parts de marché dans le GNL, dans un contexte global de transition énergétique et de redéfinition des alliances.
A suivre…