Le Niger, le Mali et le Burkina Faso, sous influence russe, mènent des «provocations» contre l’Algérie (expulsions de migrants, tensions frontalières) ? Comment expliquer ce revirement de régimes traditionnellement proches d’Alger ? L’Algérie peut-elle encore jouer un rôle de médiateur, ou l’AES est-elle devenue un outil de puissances étrangères pour l’isoler ?
Ce qu’on voit aujourd’hui avec l’Alliance des États du Sahel formée par les juntes militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger, c’est l’émergence d’une nouvelle architecture sécuritaire qui rompt délibérément avec l’ordre régional traditionnel, longtemps marqué par l’influence française, européenne et algérienne. Ce basculement ne s’est pas fait du jour au lendemain. Il s’est construit entre 2021 et 2023, à la faveur de coups d’État successifs, puis consolidé par un rapprochement stratégique avec la Russie.
La présence du groupe Wagner, aujourd’hui réorganisé sous le nom d’Africa Corps, a été un levier décisif dans ce repositionnement. Sur le terrain, on a vu l’arrivée progressive d’instructeurs, d’équipements russes, mais aussi un discours politique qui cherche à redéfinir les alliances traditionnelles. Dans cette dynamique, l’Algérie autrefois perçue comme un médiateur régional incontournable est désormais accusée de défendre un statu quo perçu comme néocolonial, voire complice des réseaux occidentaux ou des groupes armés.
La rupture s’est accentuée en avril 2025, avec des accusations portées par les autorités maliennes contre Alger, soupçonnée de soutenir les rebelles touaregs du Front de libération de l’Azawad. L’épisode du drone malien abattu à Tinzaouaten a mis le feu aux poudres, rappel des ambassadeurs, tensions diplomatiques, posture militaire renforcée à la frontière. Pour les régimes de l’AES, cette hostilité envers l’Algérie joue aussi un rôle de consolidation interne. En désignant un ennemi extérieur, on détourne l’attention des fragilités internes et on tente de rallier l’opinion autour d’un récit souverainiste.
Mais ce réalignement ne repose pas uniquement sur Moscou. D’autres acteurs régionaux, comme les Émirats arabes unis et le Maroc, jouent un rôle de plus en plus actif dans l’espace sahélien souvent au détriment direct de l’influence algérienne. Les Émirats ont investi dans plusieurs secteurs stratégiques, sécurité, exploitation de l’or, énergies renouvelables. Au Mali, la centrale solaire de Touba incarne cette présence, tout comme les projets en cours de traçabilité de l’or et de coopération sécuritaire.
De son côté, le Maroc avance à la fois sur le plan diplomatique et logistique. En avril 2025, il a accueilli les ministres des Affaires étrangères de l’AES pour soutenir son Initiative Atlantique, qui vise à offrir un débouché maritime aux États sahéliens enclavés, réduisant ainsi leur dépendance aux ports algériens ou ouest-africains. On assiste à une recomposition des alliances, des routes d’influence et des dépendances économiques.
Cette triple dynamique sécuritaire avec la Russie, économique avec les Émirats, logistique et diplomatique avec le Maroc marginalise progressivement l’Algérie.
Sur le dossier du Sahara occidental, l’Algérie subit une série de revers diplomatiques, le Ghana et le Kenya ont rejoint les partisans du plan marocain d’autonomie, et la Russie a récemment invité des représentants sahraouis pro-marocains à son ambassade à Rabat, signe d’un glissement stratégique. Isolée, Alger voit ses leviers traditionnels de médiation et d’influence se réduire, au moment même où l’ordre régional bascule au profit d’acteurs émergents qui exploitent la fragmentation actuelle pour redéfinir les équilibres.
L’AES constitue bien une menace par procuration contre l’Algérie, mais elle est aussi le symptôme d’une recomposition plus large, où les ambitions du Maroc, des Émirats et de la Russie convergent pour remodeler l’Afrique de l’Ouest, au prix d’un affaiblissement durable de l’ordre régional traditionnel.
– Alger paie-t-elle son soutien au Polisario et à la Palestine, comme le suggèrent ses tensions avec l’UE et les États-Unis ? Le risque d’une classification du Polisario comme «terroriste» par certains pays est-il crédible ?
L’Algérie traverse actuellement une phase diplomatique particulièrement délicate. Son positionnement traditionnel, fondé sur un soutien ferme au Front Polisario et à la cause palestinienne, s’inscrit dans une logique anticolonialiste assumée depuis l’indépendance. Mais aujourd’hui, ce cap historique a un coût croissant sur la scène internationale, notamment vis-à-vis des États-Unis et de l’Union européenne.
Les tensions sont palpables. L’un des signaux les plus forts a été l’imposition récente de sanctions américaines contre l’association El Baraka, accusée d’avoir apporté une aide financière ou logistique au Hamas. Ce geste n’est pas anodin : il traduit une volonté de Washington de mettre Alger sous pression. Ce qui est frappant, c’est que les autorités algériennes n’ont pas réagi officiellement. En revanche, sur les réseaux sociaux, l’indignation est très forte.
Cette crispation s’inscrit aussi dans un contexte plus large, celui du rapprochement stratégique entre les États-Unis et le Maroc. Washington soutient désormais clairement le plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental, en marginalisant le Polisario, qu’il considère de plus en plus comme un groupe séparatiste appuyé par Alger, voire en lien avec certains réseaux terroristes. Cela isole diplomatiquement l’Algérie sur cette question clé, tout en réduisant son espace de manœuvre au Maghreb.
L’Algérie, fidèle à sa ligne diplomatique, a vigoureusement dénoncé cette reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine, l’estimant contraire au droit international et aux résolutions des Nations unies. Pourtant, cette posture suscite de plus en plus de critiques sur la scène européenne.
Des voix à l’ONU vont jusqu’à accuser l’Algérie de fermer les yeux sur la transformation de ces camps en une forme de fonds de commerce au profit du Polisario, ce qui renforce l’image d’un pays tolérant, voire facilitant des activités illicites sur son territoire.
Dans ce contexte tendu, un nouveau front s’ouvre pour l’Algérie avec le risque de voir le Polisario être officiellement classé comme organisation terroriste. Plusieurs arguments sont avancés en faveur d’une telle désignation. Des rapports relayés notamment par des médias et des think tanks américains évoquent des liens entre le Polisario et des groupes djihadistes actifs au Sahel, tels qu’AQMI ou l’État islamique, notamment à travers des réseaux de trafics d’armes et de drogues. Bien que ces soupçons restent à ce jour sans fondement solide ni preuves vérifiées, ils sont renforcés par des informations non confirmées faisant état de l’utilisation présumée de drones iraniens par le Polisario ainsi que de formations militaires dispensées par le Hezbollah dans les camps de Tindouf.
La proposition d’une loi déposée au Congrès américain par le républicain Joe Wilson visant à inscrire le Polisario sur la liste noire des organisations terroristes illustre la montée en puissance de cette pression.
Aucun consensus international n’existe pour le moment sur la nature terroriste du Polisario. L’ONU et l’Union européenne continuent de le considérer comme un mouvement politique représentatif d’une population sahraouie en quête d’autodétermination.
De nombreux experts soulignent aussi les risques géopolitiques d’une telle classification, qui pourrait entraîner une instabilité accrue dans la région, voire une escalade militaire. L’effondrement du Polisario, qui joue un rôle central dans l’équilibre des rapports de force au Sahara, serait susceptible d’ouvrir un vide sécuritaire au profit de groupes extrémistes.
Sur le plan intérieur, Alger demeure attachée à ses symboles fondateurs. Le soutien au Front Polisario et à la cause palestinienne représente un pilier idéologique structurant, destiné à consolider une unité nationale autour des valeurs de souveraineté, de justice internationale et de solidarité anticoloniale. L’Algérie, en vertu de son héritage historique, s’est longtemps positionnée comme un acteur central des luttes révolutionnaires contre l’impérialisme. Cette posture met toutefois en exergue une tension croissante entre l’idéalisme politique revendiqué par Alger et les contraintes imposées par un ordre international dominé par des rapports de force asymétriques.
Ainsi, l’Algérie paie aujourd’hui un prix élevé pour son alignement idéologique, avec des sanctions ciblées, une marginalisation croissante et une mise en accusation indirecte à travers le dossier du Polisario. Le risque de classification terroriste, bien que loin d’être acté, reste crédible à moyen terme, en particulier dans un scénario politique américain marqué par un retour au pouvoir de figures comme Donald Trump. En parallèle, l’Algérie se trouve à la croisée des chemins. Elle peut soit persister dans son positionnement traditionnel au risque d’un isolement croissant, soit amorcer un virage diplomatique plus pragmatique, au prix de renoncements idéologiques difficiles à assumer.
Face à l’échec du TSGP et aux pressions régionales, l’Algérie doit-elle revoir sa doctrine de non-ingérence ?
Face aux défis géopolitiques actuels, notamment l’échec du projet de gazoduc transsaharien (TSGP) et la montée des pressions régionales, la doctrine algérienne de non-ingérence, longtemps considérée comme un socle inébranlable de la politique étrangère, apparaît de plus en plus inadaptée aux réalités stratégiques du moment. Cette doctrine profondément ancrée dans l’identité post-coloniale de l’Algérie, incarne une souveraineté jalousement défendue et sert de rempart idéologique contre toute forme de domination ou d’ingérence extérieure.
Toutefois, cette position rigide limite la marge de manœuvre diplomatique de l’Algérie, comme en témoigne son incapacité à enrayer la dynamique internationale de reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.
Cette doctrine est d’autant plus mise à l’épreuve que l’environnement régional se dégrade rapidement. L’abandon du TSGP au profit du projet Nigeria-Maroc soutenu par les grandes puissances occidentales constitue un revers stratégique majeur pour Alger, qui perd ainsi un levier économique et diplomatique essentiel. La déstabilisation persistante du Sahel, avec l’effondrement de régimes comme ceux du Mali et du Niger et la prolifération de groupes djihadistes, représente également une menace directe pour la sécurité nationale.
Or, la posture de non-ingérence empêche l’Algérie d’adopter une réponse régionale active, alors même que ses intérêts vitaux sont en jeu. Cette inertie est aggravée par l’offensive diplomatique du Maroc, qui, fort de ses alliances avec Israël, les pays du Golfe et des puissances occidentales, parvient à marginaliser l’Algérie dans des zones où elle exerçait autrefois une influence notable.
Des signes d’inflexion commencent à se manifester dans la pratique diplomatique algérienne. Sous la présidence d’Abdelmadjid Tebboune, Alger semble amorcer une évolution vers un pragmatisme stratégique plus affirmé. La médiation dans le conflit entre l’Éthiopie et l’Égypte autour du Nil, les initiatives de stabilisation en Libye et au Mali, ainsi que la nomination d’envoyés spéciaux pour les zones sensibles du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest témoignent d’une volonté d’agir au-delà du strict cadre de la non-ingérence.
Ces ajustements, bien que limités, restent prudents et doivent composer avec une opinion publique profondément attachée aux principes fondateurs de la diplomatie nationale. Une réforme plus explicite de cette doctrine, reposant sur des interventions ciblées à caractère sécuritaire ou humanitaire dans un cadre multilatéral, permettrait de préserver l’essence de son héritage tout en adaptant ses instruments aux nouvelles menaces régionales.
Les autorités algériennes ont décrété une mobilisation générale» en 2025. Redoutent-elles des infiltrations djihadistes ?
En 2025, l’Algérie fait face à un environnement régional de plus en plus instable, où la menace djihadiste s’inscrit dans un contexte sahélo-saharien marqué par l’effondrement des structures étatiques et la circulation accrue d’armes, de combattants et de trafics illicites. Le Sud algérien fait l’objet d’un renforcement militaire massif avec la mise en place de bases aériennes et de dispositifs de surveillance avancés.
L’armée justifie cette mobilisation par la nécessité de répondre à des menaces dites multidirectionnelles, citant notamment l’incident d’un drone malien abattu près de la frontière. Ce climat sécuritaire est ainsi présenté comme une urgence nationale, appelant à une mobilisation générale pour protéger la souveraineté du territoire. Toutefois, derrière ce discours sécuritaire, se dessine une stratégie plus vaste visant à redéfinir la posture géopolitique de l’Algérie dans un Maghreb et un Sahel en recomposition.
La mobilisation générale décrétée par Alger dépasse en effet le cadre purement sécuritaire pour s’inscrire dans une logique de rivalités régionales accrues.
Le président Tebboune évoque ainsi un complot régional, combinant instabilités à l’est de la Libye, menaces djihadistes au sud et pressions à l’ouest liées au Sahara occidental. Dans ce contexte, la menace djihadiste, bien qu’existante, semble secondaire par rapport aux objectifs de politique régionale et de dissuasion militaire. Les grands exercices de l’armée algérienne, comme ceux organisés à In Amenas, ciblent explicitement des scénarios de conflit impliquant des acteurs étatiques, confirmant cette orientation.
En interne, la loi sur la mobilisation générale s’inscrit dans une démarche souveraine visant à renforcer l’unité nationale et à consolider la résilience de l’État face à un environnement régional de plus en plus instable. Loin d’être un simple outil sécuritaire, elle traduit une volonté politique claire d’impliquer les citoyens dans la défense des intérêts vitaux de la nation à travers l’appel au devoir et à la mobilisation des réservistes.
Face à la prolifération des groupes djihadistes au Sahel, à la fragilité des frontières sud et aux tensions géopolitiques croissantes, l’Algérie adopte une posture proactive et responsable, réaffirmant ainsi la centralité de l’État comme garant de la stabilité, de la sécurité et de la souveraineté nationale. Cette approche témoigne d’une stratégie maîtrisée, fondée sur la prévention des menaces, la défense du modèle républicain et l’adaptation lucide aux défis régionaux, tout en restant fidèle aux principes fondateurs de la politique étrangère et de la gouvernance algérienne.
L’Algérie pourrait-elle s’allier à la Tunisie ou à la Mauritanie pour contrer l’influence de l’AES ? Quel rôle pour l’UE, dont l’aide humanitaire (144M€ en 2024) ignore les racines sécuritaires de la crise ?
L’Algérie cherche à renforcer ses alliances régionales face à l’émergence de l’Alliance des États du Sahel (AES) et à l’inaction stratégique de l’Union européenne. Parmi ses partenaires, la Mauritanie apparaît comme l’allié le plus prometteur. Située à la croisée du Maghreb, de l’Afrique subsaharienne et de l’Atlantique, la Mauritanie possède une position géopolitique idéale pour contrôler les flux migratoires et les trafics régionaux. Son littoral atlantique permettrait à l’Algérie de contourner les routes sahélo-sahariennes désormais sous l’influence de l’AES.
Sur le plan économique, les projets conjoints comme l’exploitation gazière offshore avec le Sénégal ou le corridor Tindouf-Zouerate comprenant une route et un futur chemin de fer traduisent une volonté d’interdépendance croissante. L’Algérie apporte aussi une expertise technique et un soutien monétaire historique à la Mauritanie. Politiquement, les deux pays partagent une inquiétude face au Maroc, perçu comme un acteur expansionniste.
Cependant, cette alliance est loin d’être solide. La Mauritanie reste économiquement liée au Maroc, dont l’influence repose en partie sur des financements occultes souvent qualifiés de narco-dollars. Cette stratégie a permis à Rabat d’obtenir l’ouverture de 22 consulats africains à Dakhla, confortant sa position au Sahara occidental. En outre, la société mauritanienne est marquée par une forte emprise religieuse. Sous l’influence des oulémas conservateurs, notamment Cheikh Dedew, une fatwa interdit toute normalisation avec Israël, limitant ainsi les options diplomatiques du pays et complexifiant ses alliances régionales.
En parallèle, la relation entre l’Algérie et la Tunisie reste timide. Malgré une frontière commune souvent surveillée, la coopération sécuritaire reste minimale et sans projet structurant. La Tunisie, en proie à une crise politique et économique profonde, concentre ses efforts sur sa propre stabilité. Son gouvernement évite de s’impliquer dans les rivalités régionales, ce qui en fait un partenaire marginal pour l’Algérie dans sa stratégie face à l’AES.
L’UE, quant à elle, adopte une posture paradoxale. D’un côté, elle engage des fonds importants à des fins humanitaires, notamment 144 millions d’euros attribués à l’Algérie en 2024 pour la gestion des catastrophes naturelles, avec à la clé un accord administratif avec la DG ECHO (la Direction générale de la protection civile et des opérations d’aide humanitaire européennes). De l’autre, cette implication reste strictement humanitaire et largement déconnectée des enjeux sécuritaires.
«La mobilisation générale décrétée par Alger dépasse en effet le cadre purement sécuritaire pour s’inscrire dans une logique de rivalités régionales accrues»
La stratégie européenne au Sahel demeure fragmentée et inadaptée aux réalités du terrain. Les projets structurels, tels que l’initiative “Protect Aid Workers”, offrent un soutien juridique aux acteurs humanitaires, mais ne comportent aucun volet consacré à la réforme des forces de sécurité ou à la prévention des infiltrations djihadistes.
Face à cette configuration, plusieurs options s’offrent à l’Algérie. La première consiste à consolider l’axe algéro-mauritanien en le transformant en un véritable front géostratégique, capable de s’opposer à la fois au Maroc et à l’AES. Cela permettrait de sécuriser les ressources naturelles, de mieux contrôler les flux migratoires vers l’Europe et de développer une alternative logistique par l’Atlantique. Toutefois, cette option n’est pas sans risque, la Mauritanie pourrait exploiter cette alliance pour négocier à son avantage avec d’autres acteurs, y compris le Maroc ou l’AES.
La deuxième voie passerait par une médiation régionale pilotée par l’Union africaine plutôt que par l’Union européenne. L’UA, historiquement proche de l’Algérie et liée à des puissances comme l’Afrique du Sud, l’Angola ou même la Russie, bénéficie d’une crédibilité plus grande auprès des pays sahéliens. Elle serait mieux placée pour engager des pourparlers équilibrés. L’Union européenne pourrait soutenir discrètement cette démarche via un fonds dédié, évitant ainsi une implication directe qui serait aussitôt dénoncée comme néocoloniale par les régimes de l’AES.
Enfin, une réforme en profondeur de l’aide humanitaire européenne est indispensable. Elle devrait inclure un volet sécuritaire, conditionner certains financements à des audits conjoints sur les trafics transfrontaliers, et financer des projets intégrés dans les zones sensibles. Par exemple, à Tinzaouaten, point de tension stratégique entre le Mali et l’Algérie, un projet combinant développement économique, infrastructures locales pourrait faire office de modèle pilote.
En conclusion, l’Algérie peut s’appuyer sur la Mauritanie comme partenaire prioritaire, mais cette alliance reste fragile face à la double pression marocaine et aux dynamiques religieuses internes. La Tunisie demeure un partenaire passif, centré sur sa survie politique. Quant à l’Union européenne, elle doit impérativement dépasser son approche humanitaire pour embrasser une vision stratégique de la stabilité au Sahel.
Comment l’Algérie peut-elle convertir ses atouts (armée expérimentée, réserves de change, stature africaine) en leadership concret ? Doit-elle réinvestir la CEDEAO ou créer une nouvelle architecture sécuritaire sahélo-maghrébine ?
L’Algérie dispose de nombreux atouts qui pourraient lui permettre de jouer un rôle moteur face aux défis sécuritaires du Sahel. La transformation de ce potentiel en leadership effectif requiert toutefois une stratégie claire et volontariste. Forte d’une armée aguerrie dans la lutte anti-terroriste, de solides réserves financières et d’une stature diplomatique issue d’une tradition de non-alignement, l’Algérie est en position d’exercer une influence stabilisatrice dans la région sahélo-maghrébine. Cela implique avant tout une valorisation intelligente de ses ressources. Militairement, elle pourrait exploiter l’expérience de ses forces dans la guerre asymétrique et en milieu désertique pour proposer des formations spécialisées à travers des centres régionaux destinés aux armées sahéliennes.
Sur le plan économique, les importantes réserves de change pourraient être mobilisées pour soutenir des initiatives collectives. Un fonds d’investissement sahélo-maghrébin, appuyé sur des projets d’infrastructures critiques telles que les routes transsahariennes, les réseaux électriques ou les télécommunications permettrait de relier développement économique et sécurité régionale. Parallèlement, le financement de projets transfrontaliers dans des domaines sensibles comme l’eau, l’agriculture résiliente ou la santé contribuerait à atténuer les causes profondes de l’instabilité, telles que la pauvreté, le chômage ou les migrations.
Diplomatiquement, l’Algérie conserve un capital symbolique fort, issu de son passé révolutionnaire et de sa position constante contre l’ingérence étrangère. Ce positionnement unique renforce sa légitimité en tant que médiateur dans les crises internes du Sahel, comme celles du Mali, du Tchad ou du Niger. Elle pourrait proposer des cadres de médiation neutres, en opposition aux logiques d’intervention occidentales. L’Algérie aurait également intérêt à peser pour une réforme de l’Union Africaine, notamment en renforçant l’autonomie et l’efficacité de son Conseil de Paix et de Sécurité. L’organisation de sommets annuels à Alger consacrés à la sécurité sahélienne lui permettrait de consolider son rôle de plateforme régionale de dialogue stratégique.
Face à ce potentiel, un dilemme institutionnel majeur se pose. L’intégration à une structure existante comme la CEDEAO offrirait un accès à un marché commun important et à des canaux de dialogue établis, notamment avec le Nigeria ou le Sénégal. Toutefois, cette option est difficilement compatible avec les principes algériens. La CEDEAO est perçue comme influencée par des puissances extérieures, en particulier la France, et ses critères économiques libéraux. La libéralisation des échanges et convertibilité monétaire s’opposent au modèle algérien, fondé sur l’interventionnisme étatique et la protection douanière.
En alternative, l’Algérie pourrait promouvoir la création d’une nouvelle architecture régionale centrée sur le Maghreb et le Sahel, intégrant des acteurs majeurs comme la Libye et l’Égypte. Cette voie, bien qu’en accord avec la doctrine diplomatique algérienne, se heurterait à des difficultés structurelles, telles que le chevauchement avec d’autres initiatives, les rivalités régionales et le manque de financements. Une solution plus réaliste résiderait dans la constitution de coalitions ad hoc autour d’objectifs concrets tels que le renseignement, la sécurité frontalière ou le développement.
En dotant le Mécanisme Opérationnel de Coopération (MOC) de moyens tangibles et en menant des actions concrètes telles que le financement de centrales solaires via Sonatrach ou l’ouverture de corridors humanitaires, l’Algérie pourrait incarner un leadership par l’exemple. En parallèle, elle gagnerait à renforcer son influence au sein de l’Union Africaine, en plaidant pour une gouvernance sécuritaire plus autonome et moins dépendante des interventions extérieures.
12 – Le Sahel, laboratoire de déstabilisation : la Libye, en proie aux milices, est-elle le chaînon manquant entre acteurs locaux et puissances étrangères ?
La crise sahélienne actuelle s’enracine profondément dans l’effondrement libyen post-2011, faisant de la Libye un catalyseur régional de la déstabilisation. La chute du régime de Kadhafi a provoqué un vide sécuritaire inédit. Cette dislocation a favorisé une prolifération incontrôlée de milices, passées d’environ 200 en 2011 à plus de 1 600 trois ans plus tard, chacune contrôlant des portions de territoire et s’appropriant des circuits illicites de trafic d’armes, de migrants ou de pétrole.
Les tentatives d’intégration de ces groupes armés à travers des dispositifs comme le Conseil Suprême de Sécurité ou le Bouclier National de Libye ont échoué, les milices continuant à percevoir des salaires de l’État tout en maintenant leur autonomie opérationnelle. Le pillage massif des arsenaux militaires libyens a permis un afflux d’armes vers le Sahel, alimentant les groupes armés avec des milliers de missiles et des centaines de tonnes d’armement léger.
La dynamique libyenne est aggravée par une imbrication toxique entre acteurs locaux et puissances étrangères. Plusieurs groupes islamistes issus du conflit libyen, comme Ansar al-Sharia ou les anciennes composantes du Groupe Islamique Combattant Libyen, ont noué des alliances transfrontalières avec AQMI, le MUJAO ou encore le GATIA, posant les bases de la création du JNIM en 2017. Ces connexions ont non seulement permis un transfert d’idéologie et de compétences militaires, mais ont aussi facilité le financement et la logistique des katibats sahéliennes via les réseaux de contrebande opérant depuis le Sud libyen.
À cette configuration locale déjà explosive s’ajoute l’intervention de puissances régionales et internationales, souvent aux intérêts antagonistes. Les Émirats arabes unis et l’Égypte soutiennent militairement le maréchal Haftar dans l’Est libyen. À l’inverse, la Turquie et le Qatar appuient le gouvernement d’Union nationale à Tripoli, s’appuyant notamment sur des milices islamistes pour sécuriser les sites pétroliers. La Russie, quant à elle, projette sa présence via le groupe Wagner, particulièrement actif dans le Fezzan où il combine soutien aux milices locales et exploitation minière illégale. Cette superposition d’ingérences empêche toute consolidation étatique crédible.
«La crise sahélienne actuelle s’enracine profondément dans l’effondrement libyen post-2011, faisant de la Libye un catalyseur régional de la déstabilisation. La chute du régime de Kadhafi a provoqué un vide sécuritaire inédit».
Les conséquences de cette désintégration libyenne sur le Sahel sont multiples et profondes. La Libye a fonctionné comme un pont entre djihadisme local et transnational, permettant une jonction opérationnelle entre anciens combattants du Groupe Islamique Combattant Libyen (GICL) et groupes sahéliens tels qu’AQMI ou le MUJAO. Le JNIM, né de cette convergence, mène aujourd’hui des opérations dans l’ensemble du Mali et dans onze régions du Burkina Faso.
Le G5 Sahel, déjà fragilisé, s’est effondré à la suite du retrait successif du Mali, du Burkina Faso et du Niger entre 2023 et 2024. La fin de la MINUSMA, combinée à la réduction de la présence militaire internationale, a laissé un vide sécuritaire désormais occupé par les groupes djihadistes. Cette insécurité persistante a directement contribué à l’effondrement institutionnel des pays de la région.
Pour enrayer cette spirale, plusieurs pistes doivent être envisagées. La sécurisation du Fezzan, cœur logistique et militaire des réseaux transsahéliens, est une priorité. Elle pourrait reposer sur la création d’une force conjointe entre l’Algérie, le Niger et le Tchad, intégrant des représentants tribaux pour neutraliser les logiques de conflit locales. Un embargo multilatéral strict sur les transferts d’armes à destination de la Libye devrait être mis en œuvre, en ciblant explicitement les acteurs étrangers qui contournent les résolutions internationales.
Sur le plan politique, le réengagement du Dialogue 5+5 maghrébo-européen offrirait un cadre de médiation plus inclusif, capable de coordonner des projets de développement transfrontaliers dans l’eau ou l’énergie solaire, tout en mettant en place un centre régional de renseignement basé à Alger. Par ailleurs, une stratégie (bottom-up — du bas vers le haut) en Libye, fondée sur la sécurisation des municipalités stables comme Misrata ou Zintan, permettrait de lier désarmement progressif et investissements locaux, financés par les revenus pétroliers.
La Libye ne peut plus être vue comme un simple élément secondaire de la crise sahélienne, elle en est le cœur du problème. Pour en sortir, il faut une réponse politique claire, portée par les acteurs africains eux-mêmes.
Enfin, un New Deal sahélo-maghrébin cofinancé par l’Union européenne et l’Union africaine, axé sur le développement des zones frontalières et la réduction des vulnérabilités économiques, pourrait offrir une alternative durable. À défaut d’une action rapide et cohérente, le Sahel restera un laboratoire de déstabilisation, menaçant à moyen terme l’ensemble des États côtiers du Golfe de Guinée.
13 – A travers votre précieuse expérience, quel événement récent (ex: attaque de Dosso), selon vous, résume le mieux la vulnérabilité algérienne ?
L’attaque de Tiguentourine, en janvier 2013, reste l’un des épisodes les plus marquants de la menace terroriste transnationale en Algérie. Ce qui s’est passé à In Amenas, dans ce complexe gazier du Sud-Est, à proximité de la frontière libyenne, a révélé la vulnérabilité de sites pourtant considérés comme hautement stratégiques.
Cette attaque a été un véritable électrochoc pour le système sécuritaire algérien. Elle a mis en évidence plusieurs failles, des dispositifs de protection insuffisants sur un site aussi sensible, une absence de gardes armées dans certaines zones clés, et un manque d’exercices de simulation en cas d’attaque. Mais surtout, elle a révélé à quel point les frontières étaient devenues poreuses.
À la suite de cette attaque, les autorités algériennes ont lancé plusieurs réformes. Il y a eu un renforcement de la protection des infrastructures stratégiques, une meilleure coordination entre services de renseignement, et des investissements dans des dispositifs de sécurité plus robustes. Mais l’attaque de Tiguentourine reste un rappel brutal face à des groupes capables de frapper au cœur même d’un site gazier majeur, la vigilance ne peut jamais être relâchée.
C’est un enjeu de souveraineté, bien sûr, mais aussi de stabilité économique. Parce que la sécurisation de ces sites conditionne en grande partie la confiance des partenaires étrangers et la pérennité des investissements dans le secteur énergétique algérien.
S.M.