Une commission d’enquête a rendu, le 18 juin, des recommandations sur les conséquences sanitaires que subissent toujours les populations algériennes…
Plus de six décennies après les essais, les habitants des régions de Reggane et d’In Ekker en 1960 continuent de souffrir de cancer, de la malformation congénitale, et des terres interdites à la culture et à l’habitat. C’est l’un des plus complexes et difficiles dossiers qui traînent depuis soixante-cinq ans à cause de l’entêtement de la France. Une commission d’enquête a rendu, le 18 juin, des recommandations sur les conséquences sanitaires que subissent toujours les populations algériennes. Alors qu’une commission d’enquête parlementaire française vient de formuler 45 recommandations pour une reconnaissance nationale des conséquences sanitaires des essais nucléaires en Algérie, le dossier reste presque bloqué. Les habitants des zones irradiées n’ont pas obtenu réparation.
Le 13 février 1960, en pleine guerre d’indépendance, la France réalise son premier essai nucléaire à Reggane, dans le Sud du Sahara. Entre 1960 et 1966, la France a réalisé 17 essais nucléaires en Algérie. L’explosion, d’une puissance de 70 kilotonnes – soit trois à quatre fois celle d’Hiroshima – illumine le ciel dans un gigantesque éclair. Baptisé Gerboise bleue, l’essai atmosphérique libère un immense nuage radioactif. Ni évacuation, ni prévention : les mesures de sécurité et d’information des habitants ont été très limitées, voire inexistantes. Ces explosions, souterraines et atmosphériques, ont laissé des séquelles durables : des populations locales irradiées, des terres et nappes phréatiques contaminées, et des déchets nucléaires enfouis dans le désert, sans jamais avoir été correctement traités. Les essais ont produit des changements violents tels que des déplacements de dunes de sable dans les zones souffrant d’érosion. De même, un appauvrissement de la faune et de la flore, avec la disparition de nombreux reptiles et oiseaux, y compris migrateurs. Les essais réalisés à In Eker de 1961 à 1966 ont eu les mêmes effets sinon plus dévastateurs que ceux de Reggane : ils ont causé la mort de nombreux Algériens. C’est un désastre écologique et humain, lequel, 65 ans après, continue de provoquer des maladies dont des cancers radio-induits.
Plusieurs associations se sont battues pour voir la France reconnaître les conséquences irréversibles des essais nucléaires. Abderrahman Lhbab, ingénieur chimiste et membre de l’Association algérienne du 13 février 1960, estime que la France «se trompe» en considérant que les victimes «sont celles qui ont travaillé sur le site». Le 13 juin 2010, un décret exécutif a été promulgué en France en application de la loi Morin sur les conditions et modalités d’indemnisation des victimes des explosions et essais nucléaires français, pourtant en 2013, sur 700 dossiers d’indemnisation qui ont été déposés, seuls 4 ont été jugés recevables! Si la Polynésie a depuis obtenu reconnaissance et début d’indemnisation, les victimes algériennes attendent toujours.
Une application parcimonieuse
La loi Morin de reconnaissance et d’indemnisation des victimes des essais nucléaires français dans le Sahara a connu depuis 2010 une application «poussive, loin des objectifs» que le législateur s’est assignés, a révélé un rapport du Sénat français, rendu public en 2015. Trente-deux dossiers algériens de reconnaissance et d’indemnisation des victimes des essais nucléaires français dans le Sahara ont été rejetés par la commission ad-hoc mise sur pied à la faveur de la loi Morin, car jugés «incompatibles» avec cette dernière. Ils ont été refusés au motif que les pathologies déclarées n’entrent pas dans le cadre de la loi. Lors de sa visite d’Etat en Algérie en 2013, l’ex-président français François Hollande avait déclaré que cette loi devait être appliquée «pleinement».
Depuis la loi Morin de 2010, censée ouvrir un droit à réparation pour les victimes civiles et militaires des essais nucléaires français, seules 52 demandes algériennes ont été transmises au comité d’indemnisation, sur les 1.739 recensées. Un seul dossier aurait abouti. «Il n’y a pas de recensement précis du nombre de personnes exposées en Algérie, c’est un véritable problème», déplore Patrice Bouveret, directeur de l’Observatoire des armements. Le Président Tebboune, dans un entretien à L’Opinion, a réclamé «les cartes topographiques précises des sites contaminés et des zones d’enfouissement des déchets radioactifs». Une autre difficulté en Algérie : il n’y a pas eu de constitution d’association de victimes. Les victimes sont isolées. Pour qu’une enquête puisse être menée et qu’une commission soit créée, un accord entre l’Algérie et la France est nécessaire. Malgré ce contexte tendu, la France reste «responsable», pointe Patrice Bouveret,, «des dégâts causés à l’environnement» et à la santé des populations exposées aux essais nucléaires.
Mahmoud Tadjer