2e partie
Par Professeur Mustapha Kamel Mihoubi
Le Projet phosphate intégré (PPI) compte parmi les projets industriels les plus ambitieux d’Algérie, avec un investissement estimé à 7 milliards de dollars.
Il couvre l’ensemble de la chaîne de valeur, de l’extraction minière à Bled El Hadba (wilaya de Tébessa) à la transformation chimique en acide phosphorique à Oued Kébérit (wilaya de Souk Ahras), puis à la fabrication d’engrais (MAP, DAP, TSP) à Hadjar Soud (wilaya de Skikda), avec une exportation depuis le port d’Annaba.
La mine de Djebel Onk, déjà en exploitation, dispose de réserves estimées à 2,8 milliards de tonnes à
24% de P₂O₅. La production totale du PPI est prévue à 10,5 millions de tonnes par an. L’empreinte hydrique globale de toutes les phases d’extraction et de transformation est estimée selon les standards internationaux à environ 132 millions de m³/an (soit 410 000 m³/j), se répartissant comme suit : extraction à Bled El Hadba (40,5 Mm³/an), enrichissement (30,5 Mm³/an), transformation chimique à Oued Kébérit (37,8 Mm³/an) et fabrication d’engrais à Hadjar Soud (5,5 Mm³/an).
L’approvisionnement en eau est assuré par un système de transfert depuis les barrages de la wilaya d’El Tarf (Meksa, Bougous, Boukhroufa) vers le barrage d’Ouldjet Mellègue, via une adduction de 143 km, avec des réservoirs et des stations de pompage. Le taux de recyclage global en phase d’extraction est estimé entre 70 et 85% en configuration optimisée. L’eau clarifiée est renvoyée aux usages miniers (arrosage, forage), réduisant ainsi les apports en eau douce fraîche à 15–30 % du volume total consommé. Les eaux de traitement du phosphate présentent des caractéristiques physico-chimiques spécifiques, notamment une très forte turbidité, comprise entre 500 et 5 000 NTU. La performance globale du recyclage dans le PPI repose sur une vision intégrée de l’ensemble des flux d’eau à l’échelle de la chaîne comme l’illustre le tableau ci-dessous :
Tableau 3. État indicatif du taux de recyclage par phase d’exploitation du PPI.
| Phase d’exploitation | Taux de recyclage
Atteignable (%) |
Volume recyclé (Mm3/an) | Technologie Principale |
| Extraction minière | 70-85 | 28-34 | Décantation+floculation |
| Enrichissement | 80-95 | 24-29 | Épaississeurs + bassins tailling |
| Transformation | 75-85 | 28-32 | Lavage contre-courant+condensation |
| Fabrication engrais | 80-90 | 4-5 | Scrubbing+ récupération condensats |
| Total | » 80 | » 84-100 | Circuit fermé multi-étapes |
La mine Tala Hamza, située à Oued Amizour, dans la wilaya de Béjaïa, est destinée à produire 170 000 tonnes par an de concentré de zinc et 30 000 tonnes par an de plomb, avant d’augmenter progressivement sa capacité à 2 millions de tonnes. L’empreinte hydrique totale est estimée entre 8 et 85 millions de m³/an, selon la capacité de production, soit entre 25 000 et 250 000 m³/j.
Les eaux de traitement sont fortement chargées en métaux lourds (pH de 1,5 à 4,5, zinc jusqu’à 1 000 mg/L), ce qui en fait que les eaux doivent être traitées par station de traitement des eaux usées (STEP) pour une réutilisation ultime.
Tableau 4. État récapitulatif des taux de recyclage par phase d’exploitation du minerai de zinc pour une production de 2 Mt/an.
| Phase d’exploitation | Nature des eaux | Technologie
de recyclage |
Taux de recyclage atteignable
(%) |
Volume recyclé estimé
(Mt/an) |
| Extraction souterraine | Eaux d’exhaure, forage humide | Décantation + neutralisation chaux | 55-70 | ~1,5–2,0 |
| Broyage humide | Eaux de classification cyclones | Circuit semi-fermé cyclones + décantation | 80–90 | ~1,5–2,5 |
| Flottation différentielle | Eaux de cellules + overflow épaississeurs | Épaississeurs haute capacité + contrôle pH + précipitation sulfures | 75–90 | ~10–25 |
| Bassin de résidus (tailings) | Eau surnageante bassin | Pompage surface + géomembranes + recyclage circuit flottation | 70–85 % | ~5–15 |
| Hydrométallurgie (lixiviation + électrolyse) | Électrolyte épuisé, eaux de lavage cathodes, purges | Recyclage électrolyte en boucle fermée + cémentation + précipitation
Recyclage électrolyte en boucle fermée + cémentation + précipitation |
85–92 % | ~15–35 |
| Refroidissement (échangeurs + tours) | (Échangeurs + tours) Eau de refroidissement | Circuit fermé + tours de refroidissement | 95–98 | ~2–5 |
| Traitement final des effluents (STEP) | Effluents résiduels consolidés | Précipitation OH⁻ + sulfures + osmose inverse | 60–75 | ~1–3 |
| Performance globale du site | Ensemble des flux | Circuit fermé intégré multi-étapes | 78–88 | ~36–88 |
Leviers technologiques pour réduire la consommation d’eau
Face à ces pressions, plusieurs leviers technologiques permettent de réduire significativement l’empreinte hydrique des industries extractives. Les systèmes en circuit fermé permettent de réutiliser les eaux de procédé après décantation et traitement, avec des taux de recyclage de 80–95% dans les mines modernes.
Les technologies membranaires (osmose inverse, nanofiltration, ultrafiltration) constituent une solution de pointe pour la déminéralisation et la réutilisation des eaux très chargées en métaux ou en sels. Selon les estimations sectorielles, l’application de ces technologies permettrait de réutiliser plus de 90% des eaux usées minières et de réduire la consommation quotidienne d’eau douce jusqu’à 40%.
Les secteurs miniers et énergétiques sont en phase de développement et d’accélération inédites, portés par des projets structurants d’envergure internationale. Cette dynamique s’accompagne d’une demande hydrique croissante qui, si elle n’est pas anticipée et maîtrisée, pourrait compromettre l’atteinte des objectifs de développement économique.
Cadre réglementaire et intendance de l’eau
Sur le plan institutionnel, une gestion durable de l’eau dans les industries extractives requiert un cadre réglementaire structuré. L’obligation de déclaration et de calcul de l’empreinte hydrique réelle, l’assujettissement des grands consommateurs à des audits périodiques et l’adoption de normes internationales. Le concept d’Intendance de l’eau (Water Stewardship), promu notamment par le Conseil international des mines et métaux (ICMM) et l’Alliance for Water Stewardship (AWS), repose sur trois piliers : (1) une gouvernance transparente de l’eau avec reporting des performances et des risques ; (2) une gestion efficace sur les sites, incluant bilans hydriques et objectifs pour les sites à risque ; (3) une collaboration au niveau du bassin versant, par dialogue inclusif avec les parties prenantes.
En Algérie, la mise en œuvre de ces principes devrait être pilotée par l’Agire (Agence nationale de gestion intégrée des ressources en eau) et l’Onedd (Observatoire national de l’environnement et du développement durable) et la création d’une plateforme déclarative nationale d’intendance de l’eau pour les secteurs miniers, industriels et pétroliers constituent une priorité opérationnelle. Les volumes d’eau évalués par l’empreinte hydrique appellent à une réponse stratégique à deux niveaux :
- Sur le plan technique : déploiement massif de technologies de recyclage et de réutilisation des eaux industrielles, ainsi que l’adoption de procédés de traitement à sec des résidus.
- Sur le plan institutionnel : établissement d’un cadre réglementaire contraignant (déclarations, audits, normes ISO), et création d’une plateforme nationale d’intendance de l’eau dédiée aux industries extractives.
Le recyclage des eaux industrielles n’est plus une option, mais une nécessité stratégique pour garantir la sécurité hydrique nationale et la pérennité du développement économique. La récupération des eaux dans les industries et les mines constitue un levier fondamental de résilience, permettant de limiter les pressions sur les ressources hydriques tout en renforçant la compétitivité des filières extractives dans un contexte mondial de stress hydrique croissant.
Professeur Mustapha Kamel Mihoubi
Enseignant-chercheur à l’ENSH,
Ancien ministre
E-mail : k.mihoubi@ensh.dz
Références
[1] Aquastat/FAO (2023). Système d’information mondial de la FAO sur l’eau et l’agriculture. Rome [en ligne]. : FAO. https://www.fao.org/aquastat/
[2] Water Accounts and Water Accounting (2023) Technical Report | System of Environmental Economic Accounting. [en ligne]. : https://seea.un.org/content/water-accounts-and-water-accounting-technical-report
[3] Global Commission on the Economics of Water – GCEW (2023). Turning the Tide: A Call to Collective Action. Rapport de la GCEW, 2023.
[4] Water Footprint Network – WFN (2011). The Water Footprint Assessment Manual. London: Earthscan.
[5] Water Resources Institute – WRI (2023). Aqueduct Water Risk Atlas. Washington DC: WRI. https://www.wri.org/aqueduct
