Il existe une diplomatie qui résout les conflits, et une autre qui les range.
Le Sahara occidental est en train d’être rangé.
Depuis des décennies, la question est pourtant d’une simplicité désarmante. Un peuple inscrit sur la liste des territoires à décoloniser doit choisir son destin. Un référendum d’autodétermination. Prévu. Promis. Reconnu, puis continuellement contourné. À mesure que le droit devenait précis, la politique devenait floue.
Alors on a changé les mots pour ne pas changer la réalité.
On ne parle plus de décolonisation, mais de réalisme.
Plus de droit, mais de stabilité.
Plus de vote, mais de solution.
Autrement dit, on négocie l’absence des urnes.
Les puissances discutent entre elles du futur d’un territoire dont les habitants ne participent pas à la décision. On appelle cela médiation. Dans l’histoire, cela portait un autre nom. Administration indirecte.
Et pendant que l’on réécrit la question sahraouie en équation stratégique, le monde arabe regarde défiler les anges. Silence prudent, neutralité diplomatique, prudence calculée. Une neutralité qui, face à un peuple sans État, finit toujours par pencher du côté du plus fort.
Il reste alors une anomalie : l’Algérie.
Depuis près de soixante ans, Alger répète la même position, sans variation lexicale et sans ajustement opportuniste : référendum d’autodétermination. Pas d’annexion, pas de tutelle, pas de partage imposé. Un vote. La constance n’est pas ici obstination, mais cohérence historique.
Car l’Algérie sait ce que signifie voir son destin décidé ailleurs. Sa doctrine n’est pas née d’un calcul régional, mais d’une mémoire politique.
Le problème est que le conflit n’est plus seulement sahraoui. Il est devenu régional. Routes atlantiques, équilibres sécuritaires sahéliens, architectures d’influence… Le territoire est désormais une pièce d’ordre régional. Dans ce cadre, le référendum devient gênant, car il introduit une variable incontrôlable — la volonté populaire.
On préfère donc stabiliser la carte plutôt que la règle.
C’est là que la position algérienne dérange. Elle rappelle qu’un arrangement n’est pas une solution s’il neutralise le principe juridique qui fonde la paix. La stabilité sans consentement n’est qu’une accalmie prolongée.
Depuis six décennies, l’Algérie paie politiquement ce choix. Isolement diplomatique périodique, tensions permanentes, coût stratégique, etc. Elle soutient une cause dont elle ne tire aucun gain. Rare posture dans les relations internationales modernes, où la morale est souvent décorative.
Si demain une issue se construit en contournant le référendum, ce ne sera pas une victoire diplomatique mais une transformation du fait accompli en norme internationale. Et l’on demandera alors à l’Algérie d’entériner ce glissement.
Mais un État peut transiger sur des intérêts, pas sur le principe qui fonde sa propre légitimité historique.
Au fond, la question reste intacte, presque primitive dans sa clarté : un peuple demande à voter. Tout le reste — conférences, parrains, solutions innovantes — n’est qu’une farce destinée à éviter ce moment.
Le jour où l’urne apparaîtra, le conflit cessera.
Le jour où elle sera définitivement écartée, la paix proclamée ne sera qu’un ordre administratif.
Et l’histoire retiendra que, dans ce dossier, la difficulté n’était pas de trouver une solution, mais d’accepter qu’elle soit donnée par ceux qu’elle concerne.
S. Méhalla
