Chaque année, nous l’attendons comme une miséricorde. Et chaque année, à l’instant même où l’on annonce la rupture, quelque chose se brouille : les cuisines s’embrasent, les tables débordent, les nerfs se tendent. Le mois de la retenue commence par la précipitation.
Le Ramadhan devait apprivoiser la faim, et nous avons appris à l’assiéger.
Soupe, entrées, plats, fritures, desserts, fruits, boissons — une armée entière pour vaincre un estomac resté silencieux toute la journée. À peine la première gorgée prise, la fatigue morale revient. On mange vite, trop, mal, puis l’on regrette. Le jeûne éduque, l’iftar parfois annule.
Dans bien des maisons, la journée devient une tension domestique.
La mère — silencieuse héroïne du mois — court entre le four et l’évier. Elle goûte sans manger, prépare sans s’asseoir, sert avant de respirer. Le Ramadhan devait l’élever. Il l’épuise. Et lorsque enfin elle s’assied, les assiettes sont déjà tièdes et la paix déjà passée.
Puis vient le gaspillage.
Pain intact, salades intactes, plats à peine touchés. La poubelle reçoit ce que la faim aurait sacralisé ailleurs. Nous rompons le jeûne, mais pas l’habitude. Nous continuons à consommer au lieu de remercier. Pourtant la sagesse du mois était simple : sentir la valeur d’une bouchée.
Le Ramadhan n’interdit pas la joie de la table.
Il la purifie. Une datte suffit à rendre l’homme lucide. Une soupe suffit à calmer le corps. Le reste devait appartenir au cœur. Parole douce, regard patient, pardon facile. Car l’essentiel du jeûne n’est pas dans l’estomac vide, mais dans la colère retenue.
Le soir idéal n’est pas le plus rempli, mais le plus paisible.
Une table simple, des voix basses, un merci sincère. Une mère qui mange chaud, une famille qui attend, un enfant qui apprend que la bénédiction n’est pas la quantité mais la sérénité.
Alors seulement le Ramadhan commence vraiment : quand la maison cesse d’être un champ de bataille culinaire pour redevenir un refuge.
Ce mois ne nous demande pas d’ajouter des plats à la table.
Il nous demande d’enlever du bruit à nos cœurs.
S. Méhalla
