L’Algérie a ce tort impardonnable, aux yeux de ses ennemis, de ne pas se laisser coucher. Voilà son crime. Elle persiste. Dure. Elle résiste à l’injonction de se faire petite. Docile. Soluble dans les consignes venues d’ailleurs.
Il existe des pays que l’on aime à condition qu’ils obéissent. S’excusent. Qu’ils baissent la tête et remercient leurs tuteurs. L’Algérie, elle, conserve cette mauvaise habitude de regarder debout. Cela suffit à provoquer des crises de nerfs chez les petits greffiers de la malignité régionale.
Quelle insupportable anomalie ! Un pays arabe, africain, méditerranéen, lesté d’histoire, encore capable de parler souveraineté sans demander la permission ? Encore capable d’habiter son nom sans se dissoudre dans la soumission générale ? Oui ! Et pour certains, c’est une offense. Ils auraient préféré une Algérie décorative, une Algérie de carte postale soumise, une Algérie réduite à l’état de dossier sous surveillance, une Algérie qu’on convoque, qu’on note. Qu’on sermonne, surtout, et qu’on congédie.
Hélas pour eux, elle demeure une nation. Une vraie. Avec du relief, de la mémoire, du nerf, et cette fâcheuse tendance à ne pas se livrer au premier maquignon géopolitique venu.
Alors les chacals s’approchent. Ils n’aiment pas l’Algérie, ils aiment ses ombres. Ils attendent, haletants, le moindre accroc, le plus petit tremblement, le plus discret désordre, pour pousser des cris de joie mal contenus. Quelle fête dans les arrière-salles du ressentiment. Quelle jubilation chez les parasites de la comparaison, chez les boutiquiers du commentaire venimeux, chez les professionnels du sourire tordu qui ne savent exister qu’en souhaitant l’abaissement d’autrui. Ils ne contemplent pas l’Algérie pour la comprendre. Ils la reniflent comme des hyènes flairent une proie fantasmée. Leur expertise tient en trois réflexes : exagérer, salir, jouir.
Et quelle pauvreté morale dans cette petite ivresse.
Il faut être bien médiocre pour se réjouir dès qu’une contrariété effleure un grand pays.
Il faut être bien petit pour croire qu’une nation se mesure à l’aune des ricanements de ses rivaux.
Il faut surtout être bien nu pour se vêtir du malheur supposé des autres.
Ceux-là vivent de l’Algérie plus qu’ils ne vivent pour leur propre pays. L’Algérie les obsède. Elle occupe leurs gros titres, hante leurs conciliabules, nourrit leurs fantasmes, remplit leurs éditoriaux de fortune. C’est encore la preuve la plus éclatante de son importance.
On ne surveille pas avec tant de passion ce qui ne compte pas.
Il y a chez les ennemis de l’Algérie une misère presque touchante. Ils voudraient rabaisser ce qu’ils n’ont jamais pu égaler en densité historique, en gravité politique, en poids symbolique.
Ils compensent l’insuffisance par le vacarme.
Ils remplacent la profondeur par l’agitation. Ils troquent la souveraineté contre la communication. Ils confondent l’éclat avec la lumière.
Et quand l’Algérie reparaît au centre de la scène, avec son calme de vieille nation et sa réserve de puissance, les voilà pris d’un tremblement de jalousie. Ils piaillent, ils insinuent, ils s’excitent, ils montent en épingle ce qu’ils espèrent transformer en récit. Leurs plumes ne décrivent pas, elles bavent.
Mais l’Algérie n’est pas un jouet pour laboratoires hostiles, ni un os à ronger pour rédactions nerveuses, ni un théâtre commode pour les ambitions des rancuniers. Elle est plus grande que leurs calculs. Plus lourde que leurs manœuvres. Plus sérieuse que leurs campagnes. Elle a traversé des épreuves autrement plus redoutables que les manigances des voisins fiévreux et les gourmandises malsaines des propagandistes en costume. Ce pays a connu le feu, le sang, l’usure, le deuil, et il a gardé l’essentiel, une idée inflexible de sa dignité.
C’est cela, au fond, que l’on ne lui pardonne pas. On ne lui pardonne pas sa mémoire longue. On ne lui pardonne pas son refus d’entrer dans la basse domesticité des États qui se vendent au plus offrant.
On ne lui pardonne pas sa verticalité, cette tenue des peuples qui savent d’où ils viennent et n’acceptent pas qu’on les écrive à leur place. On rêvait d’une Algérie honteuse. On retrouve une Algérie entière. On espérait une Algérie vacillante. On se heurte à une Algérie raide dans son honneur.
Qu’ils exultent donc, les amateurs de dénigrement, les faussaires d’atmosphère, les rentiers de l’hostilité. Leur plaisir est bref, leur rancune est vieille, leur triomphe est en papier mâché. L’Algérie, elle, n’a pas besoin de crier pour imposer sa présence.
Elle n’a pas besoin de grimacer pour exister. Elle n’a pas besoin de souhaiter la chute des autres pour se tenir droite. Elle demeure, et cela leur est déjà insupportable.
Car les pays de façade brillent un soir et s’effondrent au matin. Les pays de sève encaissent, se taisent, avancent. L’Algérie est de cette race austère et superbe.
On peut la viser, la salir, l’épier, la haïr. On ne la rapetisse pas. On n’humilie pas un peuple qui a fait de la dignité un réflexe vital. Et c’est bien là le supplice de ses ennemis, découvrir, chaque fois qu’ils croyaient la ternir, qu’ils ne faisaient qu’avouer leur propre petitesse.
S. Méhalla
