Il est des textes anciens qui éclairent brutalement le présent. L’extrait de Ph. de Cossé-Brissac, consacré à «L’intervention du Maroc dans la province d’Oran (1830-1831)», appartient à cette catégorie. On y découvre, noir sur blanc, une mécanique géopolitique qui traverse les siècles : profiter du vide, invoquer l’histoire et avancer masqué.
Dès les premières lignes, le ton est donné : «En débarrassant le Maroc d’un voisinage peu aimé, la destruction de la puissance des deys algériens inspira d’autant plus de satisfaction à la cour de Fez…» La chute d’Alger n’attriste pas Fès. Elle la réjouit. Pourquoi ? Parce qu’un verrou saute.
Parce qu’un espace s’ouvre.
Plus loin, le texte devient accablant. Le sultan Moulay Abd er-Rahman «avait même écrit au général Clauzel pour lui exprimer sa joie d’un succès qu’il avait, disait-il, personnellement rêvé depuis longtemps». Rêvé. Le mot est terrible. Il ne s’agit pas d’un réflexe diplomatique improvisé, mais d’un dessein ancien, à savoir voir disparaître l’autorité algérienne pour étendre son propre périmètre.
Et l’intention est explicitée sans détour. Le Sultan «comptait que nous abandonnerions Alger et qu’il pourrait ainsi étendre peu à peu et sans difficulté son autorité». «Peu à peu». «Sans difficulté». Toute la stratégie est là. Avancer par grignotage, dans la pénombre des transitions, en invoquant des filiations médiévales. On cite Tlemcen, «ancienne capitale des Beni Ziyan», comme si l’ombre d’une dynastie pouvait justifier une projection contemporaine.
Ce n’est pas un geste de solidarité maghrébine. C’est une opération d’opportunité. La Révolution de juillet en France crée «une politique indécise», le retrait des troupes plonge le beylik d’Oran dans «l’incertitude et l’anarchie». Le Maroc ne crée pas le vide, il s’y engouffre.
Ce schéma, hélas, ne s’arrête pas en 1831. Il réapparaît plus d’un siècle plus tard, en 1963, lors de la guerre des Sables. À peine indépendante, exsangue par 132 ans de colonisation, l’Algérie se retrouve confrontée à une revendication frontalière marocaine sur des zones sahariennes pourtant propriété de son territoire. Là encore, l’argument historique sert de levier. Là encore, on invoque des cartes anciennes, des allégeances tribales, des continuités supposées.
Le parallèle est saisissant. En 1830, on espère l’abandon français pour «étendre peu à peu» son autorité. En 1963, on mise sur la fragilité d’un État naissant pour contester des frontières reconnues par le droit international. Dans les deux cas, la logique est identique : tester la résistance du voisin, rogner, avancer, sonder.
Certains parleront de malentendus historiques. D’autres d’irrédentisme romantique. Les archives, elles, parlent dr cupidité. De «rêve» ancien. De «satisfaction» à la chute d’un pouvoir. D’espoir d’extension «sans difficulté».
L’éditorialiste n’a pas pour mission d’attiser les braises, mais d’éclairer les constantes. Et la constante est là : lorsque l’équilibre régional vacille, Rabat semble considérer l’Ouest algérien non comme un voisin souverain intangible, mais comme une marge discutable.
Relire Cossé-Brissac, ce n’est pas exhumer un vieux grief. C’est comprendre que les tensions de 1963 ne surgissent pas du néant. Elles s’inscrivent dans une longue durée où la tentation d’élargir, de corriger, de redessiner à son profit les lignes frontalières apparaît récurrente.
L’histoire ne condamne pas, mais elle avertit. Les frontières algériennes ne peuvent être les variables d’ajustement des ambitions des ennemis. Chaque fois que l’Algérie a été affaiblie, certains ont cru pouvoir avancer. Chaque fois, la réalité du terrain a rappelé une vérité simple : les nations ne sont pas des interstices à combler, mais des souverainetés à respecter. Avec les mots. Avec les armes. Avec le sang…
S. Méhalla
