En décidant de qualifier juridiquement le colonialisme français de crime d’État, à travers le vote d’une loi, l’Algérie ne provoque pas. Elle tranche.
Elle rompt avec un long tête-à-tête déséquilibré où la mémoire algérienne se heurtait, côté français, à l’esquive, au double discours et, trop souvent, au mépris feutré. Là où Paris temporise, Alger légifère. Là où la France hésite à nommer, l’Algérie assume.
Ce choix n’est pas anodin. Il intervient après des décennies d’ambiguïtés françaises, marquées par une oscillation permanente entre reconnaissance partielle et recul politique. L’exemple le plus emblématique reste cette loi française du début des années 2000 évoquant les prétendus «bienfaits» de la colonisation — texte indéfendable, finalement abrogé sous la présidence de Jacques Chirac, non par courage mémoriel, mais sous la pression du scandale. Une abrogation sans mea culpa, sans reconnaissance pleine, sans remise en cause du logiciel idéologique qui l’avait rendue possible.
Depuis, le malaise n’a cessé de s’aggraver. Sur les plateaux de télévision français, des responsables politiques, anciens diplomates, éditorialistes recyclés en procureurs, déversent régulièrement une hostilité à peine voilée à l’égard de l’Algérie. La colonisation y est relativisée, la violence minimisée, la résistance algérienne suspectée, quand elle n’est pas purement niée. Cette parole décomplexée, souvent violente, trahit moins un débat historique qu’un refus obstiné d’assumer un passé impérial dont la France n’a jamais véritablement fait le deuil.
Car le nœud du problème est là : Paris refuse toujours de formuler des excuses claires. Ni pardon, ni regret officiel, ni reconnaissance juridique globale. Tout au plus concède-t-on des gestes fragmentés, des mots soigneusement pesés, aussitôt neutralisés par des contre-discours internes. Cette stratégie du demi-aveu entretient une asymétrie mémorielle profonde, où l’ancienne puissance coloniale continue de dicter les limites du dicible.
Face à ce mur, l’Algérie change de terrain. Elle ne réclame plus, elle affirme. Le texte de loi ne s’égare pas dans l’émotion, il décrit un système. Un système fondé sur la dépossession, la violence institutionnelle, la hiérarchisation raciale, la destruction des sociétés locales et l’expérimentation militaire sur des territoires transformés en zones sacrificielles. Ce n’est pas une succession de fautes, mais une architecture de domination pensée, organisée, durable.
En inscrivant cette réalité dans le droit, l’Algérie refuse désormais que son histoire demeure suspendue aux humeurs diplomatiques françaises ou aux polémiques médiatiques parisiennes. Elle fixe un cadre. Elle impose une lecture. Elle affirme que certaines vérités ne relèvent plus de l’opinion, mais de la norme.
Le texte prend soin de préciser qu’il ne vise ni le peuple français ni un contentieux immédiat. Il s’adresse aux institutions, aux responsabilités étatiques, à la continuité d’un État qui, jusqu’à aujourd’hui, refuse d’assumer pleinement ce qu’il a infligé pendant cent trente-deux ans. Cent trente-deux années de violence structurelle, là où certains crimes contemporains, pourtant unanimement dénoncés, se comptent en mois ou en années.
Et c’est là que la comparaison s’impose, presque naturellement. Ce que le monde observe aujourd’hui à Ghaza — destruction massive, punition collective, négation de l’humanité d’un peuple — est qualifié, à juste titre, de crime contre l’humanité. En Algérie, cette logique n’a pas duré quelques saisons de guerre. Elle s’est étendue sur plus d’un siècle. Cent trente-deux ans et plus dd 5 millions de martyrs.
La démarche algérienne consiste précisément à rappeler cette durée. À dire que l’histoire ne s’efface pas par fatigue, que le temps n’absout rien, et que le droit, parfois, arrive là où la conscience politique a failli.
Samir Méhalla
