La séquence sur les réseaux sociaux d’hier soir a ravivé une blessure ancienne. En direct, un discours stigmatisant ouvertement des millions de personnes en raison de leur origine algérienne a été prononcé sans filtre.
Par Samir MÉHALLA
Ce n’est pas un «dérapage», mais bien la manifestation assumée d’une idéologie xénophobe et raciste, désormais décomplexée, qui gagne du terrain dans le paysage médiatique et politique français.
La réaction, légitime, d’un citoyen français d’origine algérienne – dénonçant cette dérive et annonçant la saisie de l’ARCOM – traduit un ras-le-bol face à la banalisation de la haine. Mais elle pose également une question stratégique : comment transformer l’indignation en puissance réelle ?
Nombreuse… mais politiquement sous-pesée
La diaspora algérienne en France représente plus de six millions de personnes si l’on inclut les binationaux et les descendants directs. Sur le papier, c’est un poids démographique considérable, capable de peser sur les choix électoraux, de structurer des réseaux économiques, médiatiques et associatifs puissants.
Pourtant, force est de constater que cette masse humaine n’a pas encore produit de structures d’influence comparables à celles d’autres communautés, parfois beaucoup moins nombreuses. L’exemple le plus souvent cité est celui de la diaspora juive en France, qui a su, en l’espace de quelques décennies, tisser un réseau solide dans la finance, les médias, l’immobilier et la sphère politique, imposant ses priorités dans l’agenda national.
L’une des clés de cette différence réside dans la cohésion interne. Là où certaines diasporas fonctionnent avec un haut niveau de solidarité et de stratégie collective, la communauté algérienne pâtit de divisions historiques, culturelles et parfois personnelles.
Beaucoup pointent un constat amer : «L’obstacle le plus redoutable pour un Algérien à l’étranger, c’est souvent un autre Algérien». Rivalités politiques importées du pays, jalousies sociales, absence de structures fédératrices solides… ces fractures freinent toute ambition collective durable.
Au-delà des tensions internes, la diaspora algérienne souffre d’un déficit d’organisation à l’échelle internationale. Peu de réseaux transnationaux existent pour relier la diaspora en France à celles du Canada, des États-Unis, du Royaume-Uni ou du Golfe. Cette absence de coordination réduit l’impact potentiel d’un lobby algérien capable d’agir simultanément sur plusieurs scènes diplomatiques et économiques.
La classe politique française et le jeu de la stigmatisation
Cette faiblesse stratégique trouve un écho inquiétant dans le climat politique français. La stigmatisation des populations d’origine maghrébine – et particulièrement algérienne – est devenue un levier électoral. Une partie de la classe politique instrumentalise les tensions historiques entre Paris et Alger pour nourrir un discours identitaire, faisant des Algériens un bouc émissaire commode dans les débats sur l’immigration, la sécurité ou la laïcité.
Ce glissement idéologique se reflète également dans le champ médiatique, où certaines chaînes et chroniqueurs servent de relais permanents à cette rhétorique. Les institutions comme l’ARCOM peuvent sanctionner des excès, mais elles ne peuvent enrayer un phénomène désormais profondément ancré dans les rapports de force politiques.
Un tournant nécessaire
Face à cette double réalité – offensive idéologique d’un côté, faiblesse organisationnelle de l’autre – un constat s’impose : la force ne se donne pas, elle se construit. L’indignation ponctuelle ne suffit plus. Il s’agit d’ériger des structures pérennes : think tanks, associations professionnelles, réseaux économiques, plateformes médiatiques.
Sans ce sursaut stratégique, la diaspora algérienne restera dans une posture défensive, réagissant aux attaques au lieu d’imposer ses propres thèmes dans le débat public. Or, dans un contexte où la classe politique française se durcit sur les questions identitaires, le temps joue contre elle.
L’affaire télévisée de CNEWS n’est qu’un épisode parmi d’autres, mais elle illustre un déséquilibre majeur : la capacité d’attaque de certains groupes est sans commune mesure avec la force de riposte des Algériens de France. Pour peser dans l’histoire, il faudra transformer l’émotion en organisation, et l’organisation en influence. Faute de quoi, la diaspora restera spectatrice d’un jeu politique qui se joue contre elle. Existentiel !
S.M.
