Du référentiel national assurance qualité (Rnaqes) vers le Système de management intégré (SMI) pour l’aboutissement naturel d’une ambition nationale.
Par Prof. Mustapha Kamel Mihoubi
Bien plus qu’une université numérisée
Le concept d’Université 4.0 est le prolongement direct de l’Industrie 4.0, appliquée au monde académique. Il ne se réduit pas à la numérisation des cours ou à l’introduction de l’intelligence artificielle dans les processus administratifs : il désigne une transformation systémique et multidimensionnelle qui touche simultanément à la pédagogie, à la gouvernance, à la recherche, au lien avec le tissu socio-économique et à la responsabilité environnementale.
Ce modèle repose sur cinq piliers indissociables : le numérique et l’IA, la pédagogie innovante, la durabilité et la responsabilité, l’ancrage socio-économique et la gouvernance Data-Driven : c’est-à-dire un mode de gestion et de prise de décision piloté par les données réelles, mesurées, analysées et visualisées en temps réel, plutôt que par l’intuition, l’expérience empirique ou les rapports administratifs.
Une approche monodimensionnelle, aussi ambitieuse soit-elle sur le plan technologique, ne produit pas une véritable université 4.0, mais vise à produire une université numérisée, ce qui est nécessaire mais insuffisant pour atteindre l’objectif visé.
Tableau n° 1 : Caractéristiques des piliers du concept de l’université 4.0
| Pilier 1 | Intégration de l’IA, du big data, des jumeaux numériques, des plateformes e-learning, et de la sobriété numérique dans les processus académiques et administratifs. |
| Numérique & IA | |
| Pilier 2 | Apprentissage centré sur l’apprenant, hybride et personnalisé, fondé sur l’approche par compétences et le développement des soft skills, incluant l’esprit critique, l’interdisciplinarité et la créativité. |
| Pédagogie innovante | |
| Pilier 3 | Campus éco-responsable, sobriété énergétique et hydrique, gestion des déchets, réponse aux Objectifs de développement durable (ODD) de l’ONU, et prise en charge des défis climatiques locaux. |
| Durabilité & responsabilité | |
| Pilier 4 | Pilotage par indicateurs, prise de décision fondée sur les données, tableaux de bord stratégiques, évaluation continue des performances académiques et administratives. |
| Gouvernance data-driven | |
| Pilier 5 | Connexion forte et formalisée avec l’industrie et les entreprises, l’entrepreneuriat, l’innovation, la formation à l’employabilité et le suivi des diplômés. |
| Lien socio-économique |
Les impératifs spécifiques de l’Université 4.0 pour l’Algérie
Pour l’Algérie, la transition vers l’Université 4.0 répond à des attentes concrètes et urgentes à plusieurs niveaux :
- Sur le plan pédagogique, les cursus doivent intégrer les concepts de la transition numérique et écologique — données, jumeaux numériques, robotisation, durabilité — et s’inscrire dans une logique d’amélioration continue inspirée du Lean management, en évaluant la valeur ajoutée de chaque processus administratif, de chaque heure de cours et de chaque action pédagogique.
- Sur le plan de l’employabilité, l’enjeu central réside dans le développement de profils interdisciplinaires et hybrides, impliquant l’intégration de connaissances en construction mécanique par des spécialistes en informatique, ainsi que l’acquisition de compétences croissantes en technologies de l’information par les ingénieurs. Ces profils répondent avec précision aux besoins des grandes entreprises nationales, telles que Sonatrach, Sonelgaz, Cosider, qui sont engagées dans leur propre transition vers l’industrie 4.0.
- Sur le plan institutionnel, les programmes de formation doivent permettre aux ingénieurs et futurs cadres de concevoir et de piloter des systèmes de gestion assurant la maîtrise des risques industriels, environnementaux, et liés à la santé et à la sécurité des employés.
L’assurance qualité en Algérie : des acquis manifestes, mais des carences structurelles à combler
L’Algérie dispose d’un dispositif d’assurance qualité universitaire structuré, dont les jalons ont été posés progressivement depuis 2008, sur la base d’un cadre réglementaire solide : la loi n° 99-05 d’orientation du système universitaire, complétée par la loi n°08-06 du 23 février 2008 instituant, en son article 43 bis, le comité d’évaluation des établissements universitaires.
En mai 2010, fut créée la Commission nationale pour l’implantation de l’assurance qualité dans l’enseignement supérieur (Ciaqes), avec le déploiement de cellules et de responsables qualité (RAQ) dans chaque établissement. Cette démarche a abouti, en 2016, à l’adoption du Référentiel national d’assurance qualité de l’enseignement supérieur (Rnaqes), couvrant sept domaines : formation, recherche scientifique, gouvernance, infrastructures, vie à l’université, relations avec l’environnement socio-économique et coopération internationale.
Malgré ces avancées significatives, le dispositif demeure inachevé. Le chaînon manquant reste la création d’une agence nationale d’accréditation et d’assurance qualité, pourtant annoncée comme une nécessité absolue. Trois faiblesses structurelles persistent :
- Autoévaluation non généralisée : seuls les établissements pilotes ont réalisé des autoévaluations complètes ; la majorité des universités et écoles n’ont pas encore de démarche systématique.
- Absence d’audit externe indépendant, qui compromet la crédibilité et l’indépendance du processus.
- Dimension environnementale totalement absente du Rnaqes : aucun de ses sept domaines ne couvre la gestion des ressources naturelles, l’empreinte écologique des campus ou la responsabilité climatique des établissements.
Une volonté politique affirmée et un plan national mis en œuvre pour la transition vers le modèle de l’Université 4.0
En janvier 2025, Kamel Baddari, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, a réaffirmé la vocation de l’Université algérienne à s’inscrire dans une dynamique d’innovation et d’entrepreneuriat, en concordance avec les mutations sociétales et les impératifs économiques nationaux.
Par décision ministérielle signée le 19 janvier 2025, un Comité national a été constitué pour encadrer et accompagner les établissements pilotes dans leur transition vers le modèle de l’Université 4.0. Ce comité a pour missions d’élaborer un plan national de transition tenant compte du contexte local, des priorités nationales et des tendances mondiales, de développer une stratégie d’adaptation aux nouveaux défis technologiques et scientifiques, d’accompagner les institutions face aux obstacles réglementaires entravant la transformation numérique, et d’encourager l’intégration de départements technologiques ainsi que le soutien à l’entrepreneuriat.
Il est à rappeler que depuis l’entame de l’année universitaire 2024-2025, l’Université a intégré dans ses programmes de formation l’intelligence artificielle (IA), la robotique et tout ce qui concerne les métiers de demain, dans les écoles d’ingénieurs et le pôle d’excellence scientifique et technologique de Sidi Abdellah.
Une certification ISO 9001 :2015 : de la recommandation à la certification visant la consolidation des acquis du Rnaqes
La certification ISO 9001 :2015 apporte à l’Université algérienne ce que le Rnaqes recommande sans pouvoir le garantir : une formalisation rigoureuse, mesurable et internationalement reconnue du système de management de la qualité. Elle impose la cartographie de l’ensemble des processus de l’établissement : pédagogiques, administratifs et numériques, assortie d’indicateurs de performance mesurables et de tableaux de bord en temps réel, condition essentielle d’une gouvernance au cœur de l’Université 4.0.
Dans ce cadre, 38 établissements universitaires à l’échelle nationale bénéficieront d’un programme d’accompagnement technique du ministère de tutelle afin d’obtenir la certification ISO 9001 :2015, norme de référence internationale pour les Systèmes de management de la qualité (SMQ) et complément naturel du Rnaqes. Cette certification permettra de formaliser et de cartographier tous les processus pédagogiques, administratifs et numériques, avec des indicateurs mesurables et des tableaux de bord en temps réel, ce qui constitue une condition essentielle à une gouvernance.
L’ISO 9001 introduit la pensée basée sur le risque, totalement absente du Rnaqes, permettant d’identifier et de prévenir proactivement les risques liés à la qualité des formations, à l’obsolescence des programmes et à l’inadéquation avec le marché de l’emploi. Elle est reconnue mondialement. Cette certification constitue un signal de confiance immédiatement lisible par les partenaires étrangers, les universités en coopération et les organismes d’accréditation, notamment le socle EUR-ACE pour une reconnaissance progressive des écoles d’ingénieurs algériennes, qui pourra être poursuivie à long terme par l’adhésion au Washington Accord via la future agence nationale d’assurance qualité. Cela constitue l’horizon stratégique ultime pour les écoles d’ingénieurs algériennes — ouvrant la reconnaissance internationale des diplômes dans 25 pays, dont les États-Unis, le Royaume-Uni, la Malaisie, le Japon, la Corée, l’Inde et la Chine.
Prof. Mustapha Kamel Mihoubi,
enseignant-chercheur à l’ENSH
ancien ministre
E-mail : k.mihoubi@ensh.dz
Références
[1] Baddari, K., une rencontre d’experts en prévision du passage à l’Université 4.0, [sans date]. [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://www.aps.dz/fr/algerie/education-et-technologie/mhj942cx-baddari-prend-part-a-une-rencontre-d-experts-en-prevision-du-passage-a-l-universite-4-0.
[2] ISO/IEC, ISO 9001:2015 — Systèmes de management de la qualité — Exigences, Organisation internationale de normalisation, Genève, 2015.
[3] ISO/IEC, ISO 14001:2015 — Systèmes de management environnemental — Exigences et lignes directrices, Organisation internationale de normalisation, Genève, 2015.
[4] UNESCO, Recommandation sur l’éthique de l’intelligence artificielle, Conférence générale, Paris, 2021.
[5] Nations Unies, Agenda 2030 — Objectifs de Développement Durable, ONU, New York, 2015.
QS World University Rankings, QS Arab Region University Rankings 2026, Quacquarelli Symonds, Londres, 2026.
