Par Mustapha Kamel Mihoub
Le secteur des hydrocarbures : Une empreinte hydrique auto-produite et à fort recyclage.
Le secteur pétrolier et gazier constitue le premier moteur économique de l’Algérie et un consommateur majeur d’eau, dont la mobilisation est principalement liée aux techniques d’amélioration du taux de récupération, notamment l’Enhanced Oil Recovery (EOR) et le waterflooding. Ce dernier consiste à injecter de l’eau dans le réservoir afin de maintenir la pression et de pousser le pétrole vers les puits de production. En phase secondaire, il faut injecter entre 1,5 et 5 barils d’eau pour récupérer 1 baril de pétrole ; en phase tertiaire, avec des polymères, ce ratio peut atteindre 2 à 8 barils d’eau par baril de pétrole produit.
Pour une production de un million de barils par jour, l’empreinte hydrique totale est estimée à 0,348 milliard de m³ par an. Pour la production de gaz naturel — estimée à 130 milliards de m³ en 2024 — elle s’élève à 0,543 milliard de m³ par an. À l’échelle nationale, le secteur énergétique génère ainsi, à lui seul, une empreinte hydrique supérieure à celle de l’ensemble des projets miniers réunis, ce qui en fait une priorité stratégique absolue en matière de maîtrise de la consommation et de recyclage.
Tableau n° 1 : Évaluation de l’empreinte hydrique annuelle selon les normes ISO 14046 : 2014 et la méthode WFN.
| Activité minière / pétrolière | Production | Eau bleue (Mm³/an) | Eau grise (Mm³/an) | Empreinte totale effective (Mm³/an) | Observations |
| Gara Djebilet (fer) | 4,0 Mt/an | 5,0 – 7,0 | 12,0 – 18,0 | 68,0 – 100,0 | Extraction, Transformation, Blending et Aciérie. Taux de recyclage : 70 % |
| Projet phosphate Intégré El Hadba–Oued Kébérit–Skikda | 10,5 Mt/an | 15,0 – 25,0 | 22,0 – 44,0 | 85 – 112 | Extraction, enrichissement, transformation et fabrication.
Taux de recyclage : 85 % |
| Tala Hamza (zinc & plomb) | 1 Mt/an | 2,5 – 6,0 | 3,1 – 8,0 | 7,0 – 14,0 | Extraction, Concentration, Broyage, Flottation et hydrométallurgie.
Taux de recyclage : 70 % |
| Puits pétroliers | ~1,0 M. barils/j | 0,16 – 0,48 | — | 12,4 – 35,0 | Injection pour le maintien de la pression, la séparation et le refroidissement. Réinjection en réservoir (water flooding). Taux de recyclage : 80 % |
| Gisements gaziers | 130 Mds m³/an | (1–3)×10⁻³ | (2–5)×10⁻³ | 98 – 208 | Taux de recyclage : 75 % |
Mm³/an : million de mètres cubes par an ; Mt/an : millions de tonnes par an
VERS UNE GOUVERNANCE HYDRIQUE DES INDUSTRIES EXTRACTIVES
Sur le plan institutionnel, une gestion durable de l’eau dans les industries extractives requiert un cadre réglementaire structuré et contraignant. L’obligation de déclaration et de calcul de l’empreinte hydrique réelle, l’assujettissement des grands consommateurs à des audits périodiques, et l’adoption de normes internationales telles que le Water Footprint Network ou la norme ISO 14046 constituent les fondements de cette approche.
Le concept d’intendance de l’eau — Water Stewardship — promu par le Conseil international des mines et métaux (ICMM) et l’Alliance for Water Stewardship (AWS), repose sur trois piliers : une gouvernance transparente avec reporting des performances et des risques hydriques ; une gestion efficace sur les sites, incluant bilans hydriques et objectifs mesurables pour les zones à risque ; et une collaboration au niveau du bassin versant, par dialogue inclusif avec les parties prenantes locales, à savoir les communautés de bassin, agriculteurs et l’administration locale.
La mise en œuvre de ces principes devrait être pilotée par une structure relevant du ministère de l’Hydraulique (l’Agence nationale de gestion intégrée des ressources en eau) ou du ministère de l’Environnement (l’Observatoire national de l’environnement et du développement durable). L’intendance et l’usage de l’eau doivent être assurés via la plateforme déclarative, ce qui constitue une priorité opérationnelle urgente. Cette démarche a été initiée dans des pays à vocation minière, tels que l’initiative canadienne «Vers le développement minier durable (VDMD)», lancée en 2004, qui offre un modèle adapté, couvrant la gouvernance de l’eau, la planification des bassins versants et la publication de rapports de performance.
Figure 2 : l’industrie minière et défis à relever par le recyclage et les perspectives de décarbonation de l’acier par les énergies renouvelables et l’hydrogène vert
L’ACIER VERT ALGÉRIEN : UNE OPPORTUNITÉ STRATÉGIQUE FACE AU CBAM EUROPÉEN
Un minerai à faible teneur oblige le haut-fourneau à traiter davantage de matière pour produire la même quantité de fer, ce qui génère davantage de laitier et consomme plus d’énergie. Or, depuis le 1ᵉʳ janvier 2026, en phase définitive, le Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), Carbon Border Adjustment Mechanism (CBAM), impose aux importateurs européens d’acier et de minerai de fer le paiement d’une taxe carbone alignée sur le prix du marché carbone européen, actuellement compris entre 70 et 100 euros par tonne de CO₂. Pour un haut fourneau au charbon, la facture CBAM peut aller de 150 à 190 euros par tonne d’acier.
Figure 3 : Taxe carbone CBAM pour une aciérie pour une production du fer à réduction directe (DRI)
Le four à réduction directe au gaz (procédé Midrex ou HYL/Energiron) offre une alternative crédible : ses émissions sont deux fois moindres que celles d’un haut fourneau au coke, ce qui réduit la facture CBAM à environ 75 euros par tonne. Mieux encore, ce type de four est conçu pour accueillir progressivement de l’hydrogène vert en remplacement du gaz naturel, ce qui fait passer les émissions sous 0,1 tonne de CO₂ par tonne d’acier, pour un coût CBAM quasi nul.
L’Algérie, qui dispose d’un ensoleillement exceptionnel de 3 000 heures par an, d’un potentiel solaire saharien considérable et de réserves de gaz abondantes à Hassi R’mel, est idéalement positionnée pour construire cette filière d’acier verte et compétitive, depuis le minerai de Gara Djebilet jusqu’à l’acier bas-carbone livré aux ports européens.
PRÈS DE 650 MILLIONS DE M³/AN, UN DÉFI, UNE PRIORITÉ NATIONALE
L’analyse consolidée des empreintes hydriques des projets étudiés révèle des besoins cumulés pouvant dépasser 650 millions de m³ par an à l’horizon 2030, soit l’équivalent de plusieurs grands barrages. Ces volumes appellent une réponse stratégique articulée essentiellement sur deux niveaux.
- Sur le plan technique : déploiement massif des technologies de recyclage et de réutilisation des eaux industrielles, recours au dessalement dans les régions sahariennes et adoption généralisée des procédés de traitement à sec des résidus miniers.
- Sur le plan institutionnel : établissement d’un cadre réglementaire contraignant, déclaration obligatoire, audits périodiques, normes ISO et création d’une plateforme nationale d’intervention pour la gestion de l’eau dans les industries extractives.
Le recyclage des eaux industrielles ne constitue pas non plus une simple alternative, mais une nécessité stratégique impérative pour assurer la sécurité hydrique nationale et la pérennité du développement économique. La réutilisation des eaux issues des activités minières et industrielles constitue un mécanisme essentiel de résilience, contribuant à atténuer les contraintes pesantes sur les ressources hydriques et à améliorer la compétitivité des secteurs extractifs dans un contexte mondial de raréfaction accrue de l’or bleu. L’investissement dans la comptabilisation de l’empreinte hydrique constitue un investissement dans la souveraineté et dans le devenir industriel du pays.
Prof. Mustapha Kamel Mihoub,
enseignant-chercheur à l’ENSH,
ancien ministre
E-mail : k.mihoubi@ensh.dz
REFERENCES
[1] Hoekstra, A.Y., Chapagain, A. K., Aldaya, M. M., Mekonnen, M. M. (2011). The Water Footprint Assessment Manual. Earthscan, London. www.waterfootprint.org
[2] Mekonnen, M. M. & Hoekstra, A. Y. (2011). The water footprint of electricity from hydropower. Hydrology and Earth System Sciences, 15, 1543–1555.
[3] Veil, J. A. & Clark, C.E. (2011). Produced-Water-Volume Estimates and Management Practices. SPE Production & Operations, Vol. 26, n° 03. DOI 10.2118/125999-PA.
[4] Gleick, P. H. (1994). Water and Energy. Annual Review of Energy and the Environment, 19, 267–299.
[5] Commission européenne (2024). Carbon Border Adjustment Mechanism — Transitional Period Report. DG Taxation and Customs Union, Brussels. https://taxation-customs.ec.europa.eu
| L’EAU ET LES MINES ALGÉRIENNES : LES CHIFFRES QUI PARLENT |
| o 3 milliards de tonnes : réserves de fer estimées à Gara Djebilet
o 2,8 milliards de tonnes : réserves de minerai à 24% de pentoxyde de phosphore. o 300 m³/hab/an : disponibilité actuelle en eau par Algérien, soit en dessous du seuil de pénurie o 500 m³/hab/an : seuil international de pénurie absolue fixé par l’ONU o 650 millions de m³/an : estimation des besoins hydriques cumulés des projets miniers et énergétiques à l’horizon 2030. o 85% : taux de recyclage des eaux industrielles de l’industrie minière
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| TROIS CONCEPTS POUR COMPRENDRE L’EMPREINTE HYDRIQUE |
| ■ L’eau bleue : c’est l’eau prélevée dans les nappes ou les rivières et qui ne retourne pas au milieu naturel. Elle s’évapore, est incorporée au produit ou rejetée ailleurs.
■ L’eau grise : c’est le volume d’eau propre nécessaire pour diluer les polluants rejetés par une industrie jusqu’à un niveau acceptable pour l’environnement. ■ La méthode AWARE : un outil scientifique normé ISO 14046 qui mesure l’impact réel de la consommation d’eau en fonction de la rareté locale de la ressource.
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| L’ACIER ET MECANISME D’AJUSTEMENT CARBONE AUX FRONTIÈRES/ : CARBON BORDER ADJUSTMENT MECHANISM (MACF/CBAM) |
| ■ LE CBAM (MACF) : le Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières est entré pleinement en vigueur le 1ᵉʳ janvier 2026. Son principe consiste à introduire progressivement une tarification sur les importations de produits à forte teneur en carbone vers l’Union européenne.
■ L’objectif est d’aligner le coût du carbone de ces produits sur celui des industriels européens, tout en préservant leur compétitivité et en les incitant à décarboner leurs processus industriels. ■ Toute tonne d’acier importée en Europe est taxée en fonction de son empreinte carbone.
Haut fourneau au charbon → taxe CBAM : 150 à 190 €/tonne Four DRI au gaz naturel → taxe CBAM : ~75 €/tonne Four DRI à l’hydrogène vert → taxe CBAM : quasi nulle.
■ Avec le potentiel solaire, le gaz naturel, l’hydrogène et le minerai de Gara Djebilet, on dispose de tous les atouts nécessaires pour produire un acier vert et compétitif sur le marché international.
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