Il arrive qu’un entretien dépasse le cadre médiatique pour devenir un révélateur.
Les propos tenus par Madame Ségolène Royal sur la relation franco-algérienne ne relèvent pas de la diplomatie d’ambiance: ils posent une question de fond — voulons-nous la vérité qui libère, ou la peur qui rapporte?
Car le nœud est là. Depuis des années, le dossier mémoriel sert de combustible politique. On l’agite, on le caricature, on le monétise électoralement. On fabrique de la crispation comme d’autres fabriquent du slogan. Pendant ce temps, les archives dorment, les restitutions piétinent, les coopérations s’érodent et la défiance prospère.
La mémoire devient une monnaie de spéculation idéologique.
Rappelons une évidence trop souvent escamotée : reconnaître un fait historique n’est pas s’humilier — c’est s’élever. La reconnaissance n’est ni autoflagellation ni repentance héréditaire. Elle est un acte de maturité d’État. Les grandes nations ne sont pas celles qui n’ont rien à reconnaître. Ce sont celles qui ont le courage de nommer ce qui fut. Mettre les mots justes sur l’histoire n’affaiblit pas une République — cela la crédibilise.
Ce qui dérange dans une parole de réconciliation, ce n’est pas sa naïveté — c’est sa dangerosité pour les marchands de tension. Car l’apaisement assèche les fonds de commerce de la haine. Or il existe aujourd’hui une économie politique de l’hostilité: plus le climat est électrique, plus certains prospèrent. Ils ont besoin d’ennemis de substitution, de fractures entretenues, d’identités dressées les unes contre les autres. Non par conviction — par rendement.
Le plus grave est que cette stratégie ne produit pas seulement du bruit: elle produit du dommage. Dommage pour les diasporas prises en étau, sommées de se justifier d’exister. Dommage pour les entreprises prêtes à coopérer mais freinées par la suspicion. Dommage pour la jeunesse des deux rives, à qui l’on lègue des contentieux non soldés comme on lègue une dette morale majorée.
Pendant que les polémistes enflamment les plateaux, le monde, lui, avance. Les économies se redessinent. Les partenariats se déplacent. Les alliances se recomposent. Croire que l’on peut éternellement différer la clarification historique sans coût stratégique est une illusion dangereuse. Le temps géopolitique ne s’arrête pas pour nos blocages psychologiques.
La vraie question n’est donc pas : qui fera le premier pas? La vraie question est: qui aura la stature de le faire? La grandeur politique ne consiste pas à durcir le ton — mais à ouvrir l’issue. Les peuples n’ont pas besoin de surenchère verbale, ils ont besoin d’architecture d’avenir.
Un jour, les nouvelles générations demanderont des comptes: vous saviez, vous pouviez, pourquoi n’avez-vous pas fait? Ce jour-là, les slogans identitaires pèseront peu. Ne restera qu’un critère: qui aura préféré la vérité utile à la peur rentable. L’histoire note.
S. Méhalla
