Il faut oser le dire, oui. Sans fard. Sans anesthésie. L’Afrique d’aujourd’hui n’est pas toujours à la hauteur de l’Afrique qu’elle invoque. Le communiqué de la Chambre africaine de l’énergie a mis le feu aux hypocrisies extérieures. La suite logique consiste à regarder le miroir intérieur, et l’image n’est pas glorieuse.
Car, enfin, si des sommets sur l’Afrique se tiennent hors d’Afrique, c’est aussi parce que trop d’Africains y consentent. Si des décisions se prennent sans Africains autour de la table, c’est parce que certains acceptent d’être dans la salle d’attente. L’exclusion ne prospère jamais seule, elle s’appuie sur la résignation, parfois sur la complaisance, souvent sur le silence.
À l’époque de Yughurtha, l’ennemi était clairement identifié. Rome, sa puissance, sa corruption, sa voracité. Le combat était frontal. Aujourd’hui, l’adversaire est plus insidieux. Il se glisse dans les invitations prestigieuses, les badges VIP, les panels sans pouvoir. Il se nourrit de l’illusion d’exister alors qu’on ne décide pas.
Yughurtha n’a jamais demandé une place à la table romaine. Il a exigé la sienne, sur sa terre. Il n’a pas négocié la souveraineté contre des avantages personnels. Il a refusé l’achat des consciences, même quand Rome croyait avoir tout monnayé. La comparaison est cruelle, mais nécessaire. Sommes-nous encore dignes de cette exigence?
Le drame africain contemporain n’est pas seulement l’ingérence extérieure. C’est l’acceptation intérieure de l’inacceptable. Trop d’élites se satisfont d’être invitées là où l’Afrique est disséquée, plutôt que d’exiger que le monde vienne l’écouter chez elle. Trop de cadres brillants préfèrent l’ombre des structures étrangères à la construction patiente d’institutions africaines fortes.
Le communiqué de l’AEC a tracé une ligne. Mais une ligne ne tient que si elle est défendue. La souveraineté ne se délègue pas. Elle se conquiert, puis on la protège. Tant que les Africains ne feront pas bloc derrière cette idée simple — rien sur l’Afrique sans l’Afrique, rien pour l’Afrique sans les Africains — Yughurtha restera une icône solitaire, admirée mais trahie.
L’histoire ne pardonne pas aux peuples qui admirent leurs héros sans en assumer l’héritage. Rome n’a pas seulement vaincu notre héros historique par la force. Elle a gagné parce qu’elle a trouvé, en face, des hommes achetables. La question brûle encore aujourd’hui : qui sommes-nous prêts à être et à quel prix?
S. M.
