Le royaume des deux saintes mosquées, jadis sanctuaire de la parole libre des imams, s’enfonce dans une ère où la chaire n’est plus qu’un haut-parleur de la cour.
À Médine, Ahmad bin Talib, prédicateur du Prophète, a été rayé de la scène religieuse : interdit de diriger la prière, banni du minbar, exilé de sa voix. Son crime ? Avoir osé nommer la souffrance des musulmans.
Dans cette Arabie saoudite de Mohammed ben Salmane, l’imam courageux est muselé, tandis que les laudateurs sont couronnés. Le silence devient une vertu d’État, la flatterie, une profession.
Car derrière cette sanction se cache une stratégie plus vaste. Le prince héritier façonne un islam docile, calibré pour ne pas entraver sa grande mue géopolitique : la séduction des marchés occidentaux, l’étreinte avec Donald Trump, l’ouverture rampante vers le sionisme. Les minarets se taisent pour que résonnent les accords d’Abraham, et la Palestine devient la grande absente du nouveau récit saoudien.
Le message est clair : quiconque troublera la symphonie des rapprochements avec Washington et Tel-Aviv sera réduit au silence. À Médine, c’est le sermon qui est frappé, demain, c’est la mémoire d’un peuple qui risque de l’être.
On croyait la chaire un rempart moral, elle n’est plus qu’un décor politique. On croyait que Médine parlait pour les opprimés, elle se tait pour plaire aux puissants.
Et pourtant, l’histoire enseigne : les minbars éteints se rallument toujours dans le cœur des peuples. La voix d’un imam banni résonne plus fort que le vacarme des tambours diplomatiques.
Lorsque la religion est livrée aux calculs d’alliance, lorsque la Palestine est troquée contre une poignée de promesses, ce n’est pas seulement un imam qu’on fait taire – c’est toute une mémoire spirituelle que l’on bâillonne. Mais nul pouvoir, aussi absolu soit-il, ne peut éteindre ce que les croyants portent dans leur conscience.
S. M.
