L’intronisation de Boualem Sansal à l’Académie française, survenue quelques mois après son élection en octobre 2023, a déclenché une vague de remous dans le monde littéraire parisien.
Mais ce qui devait être un couronnement pour l’écrivain octogénaire s’est rapidement teinté d’amertume et de méfiance, en particulier au sein de la sphère éditoriale. Il a fait son entrée chez Grasset, une maison d’édition historiquement liée au groupe Hachette, sous l’égide de l’influent milliardaire conservateur Vincent Bolloré.
Cette nomination a alimenté des spéculations et des critiques, notamment autour de l’instrumentalisation politique de son œuvre. Pour beaucoup, l’association de Sansal à Bolloré semblait vouloir dépeindre l’écrivain comme un acteur d’une certaine vision conservatrice de la culture, voire comme un élément au service d’une stratégie géopolitique.
Refus de l’instrumentalisation
Dans une déclaration à l’AFP, Boualem Sansal a fermement rejeté ces accusations. Il a exprimé sa frustration face à ce qu’il considère comme une «cabale» visant à le discréditer, dénonçant un double standard : «Pourquoi avant mon arrivée chez Grasset, personne n’a dit : les gens qui sont chez Grasset sont chez Bolloré ? J’arrive moi et on dit : Ah, il est chez Bolloré», s’est-il interrogé.
Selon lui, il est injustement présenté comme un instrument au service d’intérêts politiques qu’il ne partage pas. «Bolloré, je ne l’ai jamais rencontré, je ne connais pas ce monsieur. Il n’a pas besoin de moi, je n’ai pas besoin de lui», a-t-il ajouté, mettant fin à toute supposition sur une quelconque relation de dépendance.
Un désengagement politique ?
Pourtant, cette polémique survient dans un contexte où l’écrivain, qui a longtemps été soutenu par certaines factions françaises, semble aujourd’hui se trouver dans une situation paradoxale. Ceux qui l’avaient soutenu durant sa détention en Algérie l’ont apparemment abandonné. Il est possible que ce désengagement soit dû à une volonté de certains acteurs politiques de «se réconcilier» dans leurs relations avec l’Algérie, un pays stratégique sur les plans sécuritaire et économique.
Il est également plausible que ces milieux, de plus en plus conscients de la présence grandissante de l’influence algérienne en Afrique, veuillent prendre leurs distances avec un écrivain qui, jusque-là, semblait incarner son opposition. L’Algérie, cœur de l’Afrique, représente aujourd’hui un terrain où la France, de plus en plus indésirable sur le continent, peine à retrouver son influence.
Dans cette optique, il n’est pas exclu que certains soutiens de Sansal, autrefois fervents, aient cherché à renouer des liens avec l’Algérie, devenu incontournable.
Un pion dans les jeux de pouvoir français
Dans les années qui ont précédé son emprisonnement, Boualem Sansal a pourtant été un pion dans les jeux du pouvoir français. Bien que son positionnement ait souvent été ambigu, il a su jouer des rôles «suspects» qui ont trouvé un écho favorable au sein de certains milieux culturels et politiques français.
Ces soutiens, parfois tactiques, ont permis à Sansal de faire entendre sa voix dans le débat intellectuel français, à tel point que certains ont sollicité l’Allemagne pour servir d’intermédiaire avec l’Algérie afin de faciliter sa libération. Aujourd’hui, cependant, l’écrivain se trouve en rupture avec ceux qui l’ont autrefois porté et défendu, et se retrouve un peu seul dans un environnement qu’il considérait jusque-là comme son refuge.
Un soutien qui s’effondre
Dans ce contexte, il est légitime de se poser la question : l’extrême droite française a-t-elle véritablement compris que Sansal ne méritait pas son soutien ? Si, pendant un temps, l’écrivain a rencontré un écho auprès de certains milieux d’extrême droite, à la recherche d’un porte-parole pour leur discours critique sur l’Islam et l’immigration, la distance qui sépare aujourd’hui l’écrivain de ces mouvements semble indicatrice d’un désenchantement réciproque.
L’auteur, qui a longtemps fait figure de héros pour certains, se retrouve désormais à la marge, dans une situation de paria, au sein même du cercle littéraire et politique qui l’avait autrefois accueilli.
Ceux qui le soutenaient l’ont lâché. Cette phrase résume sans doute le sentiment qu’éprouve Boualem Sansal à l’égard de la France. Mais au-delà de l’histoire personnelle de l’écrivain, c’est tout un système littéraire, politique et médiatique qui semble s’interroger sur les critères de soutien et de rejet. Faut-il croire que l’écrivain, aujourd’hui délaissé, n’a pas sa place dans ce jeu d’influences ? En tout cas, pour Sansal, l’heure semble être à la fuite : «La France, c’est fini pour moi», a-t-il confié à l’Agence France Presse.
Le pays qu’il pensait être son refuge ne l’est plus. Et désormais, l’écrivain semble préparer son départ, dans un dernier acte de résistance contre un système littéraire et politique qui l’a, en fin de compte, marginalisé.
Assia M.
