Deux millénaires avant nos luttes modernes, un roi mauritanien livrait son gendre Jugurtha à Rome.
Un acte de trahison devenu, au fil des siècles, une métaphore persistante du pouvoir de la Maurétanie occidentale, l’actuel royaume marocain : celui qui survit par le calcul plutôt que par la conviction.
De Bocchus Ier à nos jours, la leçon de Salluste résonne encore : l’histoire n’oublie pas les peuples qui troquent la dignité contre la pérennité du trône.
Le beau-père qui vendit son gendre
Nous sommes en 105 avant J.-C. La guerre fait rage entre Rome et Jugurtha, roi de Numidie, dernier rempart d’une Afrique indépendante. Acculé, Jugurtha cherche refuge auprès de son beau-père, Bocchus Ier, roi de la Maurétanie occidentale.
Entre l’honneur et l’intérêt, Bocchus choisit Rome. Un dîner de dupes, un piège diplomatique, et Jugurtha finit enchaîné dans un triomphe romain. Ainsi s’achève la liberté numide, et s’ouvre, pour l’Afrique du Nord, un long chapitre de dépendance. Jugurtha, affamé, mourut dans sa cellule.
Le calcul plus fort que le sang
L’histoire semble bégayer. Juba Ier, roi de Numidie (l’actuelle Algérie et une partie de la Tunisie), soutient le sénateur Pompée contre Jules César lors de la guerre civile (49-45 av. J.-C.). Il perd la guerre et se suicide à Cirta, capitale de Numidie (actuelle Constantine).
Bocchus II, roi de la Maurétanie occidentale choisit de soutenir César. Il trahit l’alliance pour s’allier contre son propre sang. Une trahison historique qui s’est ancrée dans cette dynastie, offrant son allégeance à la puissance du moment, au détriment de l’honneur.
Une généalogie qui ne s’éteint pas
De siècle en siècle, la scène se répète : le royaume des Alaouites du Maroc se plie toujours à la loi du plus fort.
L’histoire du Maghreb occidental, de la colonisation aux indépendances, porte les traces de cette tare politique ancestrale : composer, céder, négocier, parfois trahir toujours pour durer.
Même l’Emir Abdelkader connut les revers de cette duplicité. Il faillit subir le même sort que Jugurtha.
Le 11 août 1844, les troupes françaises du maréchal Bugeaud battent l’armée marocaine à Isly, près d’Oujda. Après cette défaite, le sultan marocain Moulay Abderrahmane signe le traité de Tanger (1844) avec la France, s’engageant à cesser tout soutien à l’Émir Abdelkader, à fermer la frontière aux résistants algériens et à reconnaître la frontière tracée par la France.
Ce traité interprète encore une fois une grande trahison : il a livré l’Émir Abdelkader à l’isolement et affaibli la résistance algérienne.
De Bocchus à Hassan II : continuité d’un réflexe
En 1965, le roi Hassan II du Maroc accueille à Casablanca un sommet de la Ligue arabe, où les dirigeants arabes discutent de la préparation d’une guerre contre l’entité sioniste.
Le souverain charge alors ses services de renseignement de collaborer activement avec le Mossad israélien.
Grâce à cette entente, des écoutes secrètes sont installées dans les salles du sommet, permettant au Mossad d’obtenir des renseignements précis sur les armées arabes : leurs vulnérabilités, leur manque de coordination et leurs divisions internes.
Ces informations, transmises à Tel-Aviv, ont contribué à la préparation stratégique de l’État sioniste avant la guerre des Six Jours (1967), remportée en quelques jours contre l’Égypte, la Syrie et la Jordanie.
Ce que Bocchus a légué au Maroc n’est pas une simple trahison : c’est un mode de gouvernance.
Celui qui consiste à confondre prudence, compromission et dépendance, autrement dit, le protectorat éternel.
La leçon de Salluste
L’historien latin Salluste, témoin des événements, écrivait que Rome avait vaincu Jugurtha non par la force, mais par la corruption et la trahison. Cette phrase résonne encore aujourd’hui : les empires n’ont jamais besoin de conquérir ceux qui s’offrent à eux. Le glaive n’est plus nécessaire quand la soumission se fait au nom de la raison d’État.
Un miroir pour notre temps
Relire Bocchus, ce n’est pas ressasser le passé, c’est comprendre nos reflets. Son geste n’est pas qu’un souvenir antique : il est devenu une matrice politique.
Tant que des dirigeants accepteront que la prudence serve d’alibi à la lâcheté, Bocchus continuera de régner, invisible, mais bien vivant.
En livrant Jugurtha, Bocchus Ier croyait sauver son royaume ; il n’a fait que léguer au royaume marocain une tare, celle de pactiser avec le diable pour durer.
Deux mille ans plus tard, ce paradigme demeure intact, puisque le lien du sang palestinien a subi le même sort que Jugurtha.
R. Malek
