L’historien français Benjamin Stora a fermement réfuté les allégations du Rassemblement National (RN) et d’une partie de la droite française, selon lesquelles l’accord franco-algérien sur l’immigration de 1968 accorderait des privilèges aux ressortissants algériens. Dans un entretien accordé à La Voix du Nord, le spécialiste de l’histoire contemporaine de l’Algérie a rappelé, documents à l’appui, que ce texte a été profondément modifié et vidé de sa substance depuis plusieurs décennies.
La proposition de résolution votée jeudi à l’Assemblée nationale, à l’initiative du RN, vise à dénoncer cet accord jugé «déséquilibré» au profit de l’Algérie. Mais pour Benjamin Stora, cet argument relève d’une «manipulation idéologique». Il rappelle que l’accord de 1968 n’a jamais constitué un avantage particulier, et qu’il représentait déjà à l’époque «un recul» par rapport aux Accords d’Évian de 1962, qui garantissaient la libre circulation des personnes entre les deux pays.
«Dès 1968, le général de Gaulle a choisi de réguler les frontières. Les conditions d’entrée sont devenues plus strictes, y compris pour les Algériens, malgré quelques compensations techniques», explique l’historien. Le processus de durcissement s’est poursuivi dans les décennies suivantes. En 1974, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, la France met fin à l’immigration de travail, marquant le début de la fermeture des frontières. En 1986, l’instauration du visa pour les Algériens vient entériner cette restriction. «Aujourd’hui encore, ils doivent attendre des heures pour déposer leur demande», rappelle Stora.
Les étudiants algériens ont eux aussi subi les conséquences de ce durcissement. En 1993, les conditions d’obtention des visas d’études ont été sévèrement limitées, réduisant drastiquement les échanges universitaires. Et lorsque l’Algérie traversait la décennie noire dans les années 1990, la France n’a pas ouvert ses portes, malgré la gravité de la situation sécuritaire. «La France n’a jamais réellement ouvert ses frontières, même pendant la décennie sanglante. Tout le monde, en Algérie, connaît ces restrictions», insiste l’historien.
Pour Benjamin Stora, la campagne politique actuelle autour de cet accord relève davantage d’une instrumentalisation de la mémoire coloniale que d’un débat juridique ou économique. Il estime que la droite radicale utilise ce texte comme un levier pour attiser les tensions et détourner l’attention des véritables enjeux sociaux. «Nous sommes face à un argument idéologique brandi par une partie de la classe politique française pour entraver le travail mémoriel et entretenir une nostalgie de «l’Algérie française», déplore-t-il.
Un texte vidé de son essence
Il rejoint ainsi la position exprimée récemment par le président Abdelmadjid Tebboune, qui avait lui aussi souligné que l’accord de 1968 avait été «vidé de son essence» par les révisions successives imposées par la France. Ces modifications, intervenues notamment en 1985, 1994 et 2001, ont réduit considérablement les droits initialement reconnus aux Algériens en matière de séjour, de regroupement familial ou de circulation.
Sur le plan juridique, Stora rappelle que la France ne peut pas dénoncer unilatéralement cet accord sans concertation avec l’Algérie, en vertu de la Convention de Vienne de 1969 sur le droit des traités. Toute résiliation doit être décidée d’un commun accord ou conformément aux clauses prévues par le texte lui-même. En d’autres termes, la décision du Parlement français, si elle se concrétise, ne saurait produire d’effet sans dialogue bilatéral préalable.
Au-delà du débat technique, la remise en cause de cet accord réactive des blessures mémorielles profondes. Pour de nombreux Algériens, cette initiative est perçue comme «une vexation supplémentaire», une forme de mépris à l’égard d’une communauté déjà stigmatisée. «Ce débat réveille des fantômes du passé et empêche d’avancer vers une mémoire apaisée», conclut Stora.
A.M.
