Il y a des hommes que le temps éloigne sans jamais les effacer. Des présences qui quittent le quotidien, mais demeurent dans la mémoire avec une netteté presque douloureuse, comme si leur voix continuait de résonner dans quelque for intérieur où l’amitié, le respect et les années n’acceptent pas tout à fait la disparition.
La nouvelle de la disparition du collègue Youcef Zerarka nous a saisis de cette stupeur que provoquent les départs des êtres de valeur, de ceux dont on croyait la rigueur assez forte pour tenir tête au désordre du monde, de ceux dont la seule évocation imposait encore une idée noble du métier, de la tenue et de la fidélité à soi.
Il me précédait de plus d’une décennie dans la profession. Il appartenait à cette génération pour qui le journalisme n’était ni une pose, ni un théâtre, ni une industrie de l’agitation, mais un sacerdoce discret, une discipline de l’esprit, une manière exigeante d’habiter la vérité.
Lui était agencier à l’APS, avec tout ce que cela suppose de précision, de prudence, de netteté dans le trait. Nous n’avions pas les mêmes angles, pas les mêmes offensives, pas les mêmes manières d’apprécier les événements. Lui avançait avec la rectitude du cartésien.
Nous autres, journalistes de quotidiens, cédions plus volontiers à la tentation du commentaire, aux spéculations, aux élans de plume, parfois à la fougue des interprétations. Mais cette différence ne séparait pas. Elle instruisait. Elle élevait. Elle obligeait.
Il était strict, oui, au sens le plus beau du terme. Strict comme le sont les consciences bien «tricotées» par le Seigneur. Professionnel sans raideur inutile. Exigeant sans ostentation. Il transmettait, presque sans y toucher, son savoir-faire, sa culture algéroise, cette urbanité forgée dans la mémoire d’une ville, et ce patriotisme sans boucan qui tient moins du slogan que d’une élégance morale. Il donnait à voir une certaine idée de l’Algérie, sérieuse, instruite, digne, debout.
Je l’ai connu entre 2002 et 2007, à la Maison de la Radio à Paris, dans cette grande salle de rédaction mise à disposition des journalistes étrangers par le CAPE. Il y avait là des heures de travail, bien sûr, mais aussi des heures d’échange, de friction féconde, de débats intenses sur les sorties littéraires en France, les polémiques du moment, cette démocratie que nous regardions à la fois comme un apprentissage, une promesse et parfois une illusion disputée. Ces conversations avaient du relief parce qu’il y mettait de la tenue.
Il pensait avec méthode. Il discutait avec densité. Il contredisait avec netteté. Et toujours il laissait derrière lui non pas une vanité, mais une trace.
Puis la vie a fait son œuvre, comme elle le fait toujours. Les destins se croisent, s’accompagnent un moment, puis se séparent au détour des années, des pays, des urgences et des fatigues. On perd de vue des visages que l’on croit pourtant à jamais installés dans le paysage intérieur. Et soudain la mort vient rappeler, avec sa brutalité froide, qu’aucune estime n’immunise contre l’absence.
Sa disparition nous choque parce qu’il était de ceux que l’on respecte profondément. De ceux dont la valeur humaine survit aux divergences d’analyse, aux différences de style, aux éloignements de l’existence. Il laisse le souvenir d’un homme droit, d’un professionnel rare, d’un passeur de méthode et de décence.
À sa mémoire, j’adresse plus qu’un adieu. J’adresse une gratitude. Celle que l’on doit aux hommes qui, sans bruit, ont contribué à nous rendre meilleurs. Paix à son âme. Et que le silence qui l’accueille désormais ait la douceur due aux consciences justes.
Au revoir, Youcef
S. Méhalla
