Alors que le débat enfle depuis des mois autour de la supposée aide publique française à l’Algérie, les récentes déclarations de Rémy Rioux, directeur général de l’Agence française de développement (AFD), ont apporté un démenti catégorique.
Invité sur la chaîne «Public Sénat» jeudi dernier, il a affirmé sans ambages : «L’Algérie ne prend pas d’argent venant de l’AFD. On n’a pas d’activité en Algérie.» Ce discours clair entend clore la controverse alimentée par certaines figures politiques françaises, mais il soulève en réalité d’autres interrogations sur la nature historique et contemporaine des aides indirectes, en particulier culturelles et religieuses. La polémique a pris de l’ampleur après les propos de Sarah Knafo, proche d’Éric Zemmour, affirmant que la France verserait 800 millions d’euros annuels à l’Algérie. Si cette affirmation a été rapidement démentie par les autorités françaises et plusieurs médias, elle a ravivé des discours récurrents sur les relations franco-algériennes et la supposée générosité française envers Alger. L’AFD, qui est censée piloter l’aide publique au développement, a rappelé qu’aucun prêt n’a été octroyé à l’Algérie depuis 2005, en raison du refus d’endettement prôné par les autorités algériennes. Le président Abdelmadjid Tebboune a même déclaré en mai dernier que contracter une dette serait «une honte et une trahison aux Martyrs». À ce titre, la seule initiative mentionnée est une subvention de 700 000 euros à un projet de coopération universitaire entre Brest et une institution algérienne.
Mais si l’aide financière directe est quasiment inexistante, il en va autrement de certaines formes de soutien masqué, héritées d’une politique «France-Afrique» largement contestée. Une part non négligeable de ce que la France déclare comme aide publique au développement à l’OCDE concerne, en réalité, des bourses accordées à des étudiants algériens en France, ainsi que des fonds orientés vers des actions culturelles ou de coopération. Or, ces «coopérations» ne sont pas toujours neutres. Depuis la période coloniale, la politique française en Algérie a souvent mêlé l’instruction à une tentative d’acculturation. Si la christianisation active de l’Algérie a échoué durant la colonisation, certains réseaux, aujourd’hui encore, poursuivent des efforts discrets à travers des activités religieuses, culturelles et éducatives. En Kabylie, à Alger ou à Constantine, plusieurs structures chrétiennes, parfois sous couvert d’associations culturelles ou caritatives, organisent régulièrement des rencontres, des conférences, des concerts ou des aides sociales ciblées. Ces initiatives, souvent financées par des organismes français ou européens, bénéficient de subventions — y compris de l’AFD, selon certaines sources non officielles — pour promouvoir ce qu’elles appellent «le dialogue interreligieux» ou «la diversité spirituelle». En réalité, nombre d’activités prennent la forme d’un prosélytisme discret, dans une société où l’islam est majoritaire et structurant. La question se pose donc : si l’AFD ne finance pas officiellement des projets algériens d’État, quel est son rôle exact dans le soutien à ces initiatives culturelles et religieuses ? D’autant que ces actions, pourtant marginales dans leur portée réelle, contribuent à entretenir une suspicion persistante chez une partie de l’opinion publique algérienne, qui y voit une continuité de l’«œuvre civilisatrice» coloniale sous des habits contemporains. Dans un contexte de tensions diplomatiques entre Paris et Alger, où chaque épisode médiatique peut être instrumentalisé, la transparence sur la destination réelle des fonds publics français devient cruciale. Car si l’Algérie revendique hautement sa souveraineté économique et son indépendance politique, certaines formes d’influence culturelle et religieuse persistent, rappelant que l’histoire entre les deux pays n’est jamais tout à fait révolue.
Ainsi, les propos de Rémy Rioux, bien que factuellement solides sur le plan financier, ne suffisent pas à épuiser le débat. L’aide au développement ne se limite pas aux prêts ou subventions d’État à État ; elle s’incarne aussi dans des réseaux, des bourses, des activités culturelles ou spirituelles, souvent invisibles aux yeux du grand public, mais qui prolongent une logique de présence française, même sans le dire.
Assia M.