Tous les regards se tourneront aujourd’hui vers la salle n° 2 du Palais de justice d’Alger, sis aux Ruisseau, où doit s’ouvrir, sauf imprévu, le procès en appel tant attendu de l’ancien ministre de la Justice, Tayeb Louh, dans le cadre de l’affaire relative à l’enrichissement illicite
Par Redouane Hannachi
L’ex-responsable, figure emblématique du système Bouteflika, comparaît dans une affaire d’enrichissement illicite qui a déjà défrayé la chronique tout au long de l’été. Mais au-delà du fond, c’est la forme qui retient l’attention : Louh a formellement demandé que les débats se tiennent à huis clos, loin du regard du public et des journalistes.
Une demande exceptionnelle
L’ancien ministre, incarcéré depuis plusieurs années, a fait savoir à la présidente de la chambre criminelle qu’il avait l’intention de livrer des révélations explosives susceptibles de «faire trembler » des carrières de hauts responsables encore en poste. Selon lui, ils sont à l’origine de la situation désastreuse dans laquelle il se retrouve aujourd’hui. Ses avocats, qui ont sollicité le 19 août dernier un délai, insistent sur la singularité de son dossier et plaident pour leur part, pour une audience spéciale, estimant que leur client ne saurait être assimilé aux prévenus de droit commun poursuivis pour banditisme. «Il doit être jugé seul sans la présence du public C’est un ex-cadre de l’État, il a consacré sa vie à la justice. Aujourd’hui, il récolte en retour des poursuites que nous considérons politiquement motivées», martèlent-ils.
Un procès aux lourds enjeux
L’affaire qui conduit Tayeb Louh devant les juges du pôle financier et économique du tribunal de Sidi M’hamed remonte à sa gestion du ministère entre 2002 et 2019. Il est poursuivi pour enrichissement illicite, fausse déclaration et dissimulation de biens. À l’issue d’un premier jugement, il avait été reconnu coupable et condamné à la confiscation de l’ensemble de ses biens mobiliers et immobiliers. Dans son réquisitoire, le procureur de la République a affirmé au président de la 2e section du pôle spécialisé dans le traitement des affaires liées à la lutte contre la malversation et la corruption que les faits reprochés au mis en cause en sa qualité d’ex- premier responsable du secteur de la Justice sont formels notamment s’agissant des fausses déclarations et de l’enrichissement illicite et de dissimulation de revenus criminels. Le parquet avait requis dix ans de prison ferme et une amende d’un million de dinars. Le Trésor public, partie civile, réclame quant à lui la somme colossale de 200 millions de dinars en réparation des préjudices subis. Les accusations portent notamment sur l’acquisition de deux villas : l’une à Marsa Ben M’hidi, dans la wilaya de Tlemcen, l’autre à Staoueli, en bordure de la capitale. L’instruction a aussi révélé l’achat d’une luxueuse propriété à Dély Ibrahim pour la somme de 12 milliards de centimes, dont l’origine des fonds reste inexpliquée.
La ligne de défense
Face aux juges, Tayeb Louh a nié en bloc les accusations retenues contre lui. Il affirme être victime d’une cabale orchestrée par des rivaux politiques, sans toutefois donner de noms. Concernant les biens immobiliers, il assure les avoir acquis avec ses revenus légaux : un salaire mensuel de 300 000 dinars perçu entre 2002 et 2015, en tant que haut cadre de l’Etat complété par les revenus de son épouse et la vente d’une précédente maison à Staoueli pour 8 milliards de centimes. «Les enregistrements de mes biens ont été effectués conformément à la loi », a-t-il soutenu. Louh dénonce également les conditions de sa détention, qu’il juge humiliantes au regard de son parcours. « Je suis incarcéré avec de jeunes fumeurs alors que j’ai subi une opération cardiaque. Je n’ai commis aucun crime de sang. J’ai sacrifié ma vie au service de la justice», a-t-il déclaré dans un mélange d’amertume et de défi.
Un passé encombrant
L’ancien ministre n’en est pas à son premier démêlé avec la justice. Déjà en 2021, il avait été condamné à trois ans de prison ferme et 200 000 dinars d’amende pour entrave au bon fonctionnement de la justice et incitation à faux en écritures. Il a également écopé de deux ans de prison ferme dans une autre affaire impliquant l’ex-inspecteur général du ministère de la Justice, Belhachem Tayeb, et l’homme d’affaires Tarek Kouninef. En 2023, la chambre d’accusation de la Cour d’Alger a rejeté sa demande de regroupement des peines, ce qui l’a contraint à purger séparément chacune de ses condamnations. Autant de jugements qui, selon sa défense, participent d’un « acharnement judiciaire » contre une personnalité jadis influente.
Le huis clos, une décision sensible
Reste à savoir si la présidente de la chambre criminelle accédera à sa demande d’un procès à huis clos. Cette magistrate, réputée pour sa rigueur et sa sagesse, devra trancher entre le droit du prévenu à une certaine protection et le principe fondamental de publicité des débats. Le parquet général, pour sa part, pourrait s’opposer à une telle requête afin de garantir la transparence du procès. En arrière-plan, les services de la Cour d’Alger envisageraient d’ailleurs de mobiliser une équipe médicale spécialisée en cardiologie, par crainte d’un malaise en pleine audience. Tayeb Louh, déjà affaibli lors de précédentes comparutions, avait eu du mal à se tenir debout devant le tribunal de Sidi M’hamed.
Une affaire emblématique du système Bouteflika
Ce procès dépasse largement le cadre judiciaire. Il incarne à lui seul l’effondrement d’un pan entier du système Bouteflika, dont Tayeb Louh fut l’un des piliers pendant près de deux décennies. Ancien patron du syndicat national des magistrats avant d’accéder au gouvernement, il avait gravi les échelons jusqu’à devenir l’un des hommes forts du régime. Aujourd’hui, il comparaît dans des conditions radicalement différentes, fragilisé et contesté jusque dans son propre camp. Au terme de l’audience prévue, deux questions centrales se poseront : les juges accorderont-ils à l’ancien ministre le huis clos qu’il réclame avec insistance ? Et le parquet général, garant de l’intérêt public, acceptera-t-il de voir une affaire aussi symbolique se dérouler à l’abri des regards ? Le verdict sur la forme constituera déjà un message. Quant au fond, il dira si Tayeb Louh est coupable des faits qui lui sont reprochés, ou si, comme il le clame, il n’est qu’une victime sacrificielle d’un système qu’il a pourtant servi avec loyauté pendant près de vingt ans.
- H.
